Les Lettres de Ponce Pilate
Écouter et lire — dans vos langues
Le dessein de David pour ce site unique : écouter dans une langue pendant que vous lisez dans une autre — entendre le livre en français pendant que vos yeux suivent l’espagnol, et la langue s’enseigne elle-même. Les deux choix ci-dessous sont indépendants.
Lire en :
Chaque édition dans une autre langue porte ce livre aussi loin que sa traduction est parvenue ; là où une traduction est encore en cours, cette édition le dit sur sa propre page. Premier Livre d’Adam et Ève porte le lecteur parallèle entièrement connecté — essayez-le là-bas.
Écouter en : l’édition audio
Les chapitres arriveront avec l’édition audio.
Édition audio en préparation — aucun livre audio enregistré de ce livre n’est encore détenu, en aucune langue. Lorsque les enregistrements seront livrés, ils se liront ici, chapitre par chapitre (ebooks/audio/<language>/letters-of-pontius-pilate/001.mp3 …). D’ici là, le texte propre de cette page peut être lu à voix haute par votre appareil — voyez Livres audio avec lecture accompagnée pour l’état honnête de la production.
Écouter avec la voix de votre appareil
Votre appareil lit à voix haute le texte de cette page. Ce n'est pas un livre audio enregistré — l'édition audio enregistrée, lorsqu'elle est conservée, se trouve dans l'emplacement audio de cette page.
LES LETTRES DE PONCE PILATE Écrites pendant son gouvernement de la Judée à son ami Sénèque, à Rome EN ROUTE VERS LA JUDÉE À bord, au large d’Alexandrie Nous sommes enfin en vue d’Alexandrie, mon cher Sénèque, et demain nous débarquerons. Je passerai une semaine à rencontrer mon personnel, à interviewer des candidats à des emplois (des bancs entiers de Grecs, bien entendu), à recevoir des députations de Juifs loyaux et à parler à tous ceux qui peuvent m’être utiles. Puis en route pour Césarée, qui, comme vous le savez, est mon quartier général.
Ici, à Alexandrie, je dois rencontrer Valerius Gratus, mon prédécesseur comme procurateur de Judée, et si quelqu’un peut me dire comment résoudre l’énigme de s’entendre avec les Juifs, ce devrait être lui. Non pas que je ne m’entendrai pas avec eux ; j’en ai l’intention, et je crois que j’y arriverai. Valerius les a supportés, ou ils l’ont supporté, diriez-vous ? — pendant plus de dix ans, donc cela peut se faire, bien que personne d’autre ne l’ait fait. (Valerius Gratus fut procurateur de Judée de l’an 14 à l’an 26 de notre ère.) Au fait, j’ai eu la chance d’engager pour moi-même deux anciens membres du personnel de Valerius. L’un est Marcius Rufus, son officier militaire en chef et maintenant le mien, qui était en congé et voyage de retour avec moi. L’autre est encore plus important. C’est son secrétaire, Alexandre. Il est Juif, mais l’un de ces Juifs à moitié grecs au service d’un simple gouverneur romain. On ne peut pas s’en passer. Il semble qu’on ne puisse amener un vrai Juif juif à mettre du grec en surface, et, le pourrait-on, on ne serait guère mieux loti, parce qu’il n’aurait pas les langues. Et les langues sont nécessaires, je vous l’assure. Il y a une sorte d’hébreu pour leurs écrits sacrés, il y a l’araméen qu’ils parlent communément, il y a les non-Juifs et, pour toutes les personnes instruites, Juifs ou non, et il y a le latin pour le procurateur romain et son personnel (s’ils ne choisissent pas d’employer le grec). Alexandre les parle toutes. Alexandre sait tout ; on me dit que la seule personne dans cette partie du monde qui soit plus fine qu’Alexandre est un Juif éduqué à la grecque. Félicitez-moi donc pour mon Alexandre. Je compte sur lui pour me dire ce que je ne sais pas au sujet de ma province de Judée — c’est-à-dire presque tout. Il y a deux personnes que je ne dois à aucun prix offenser, voyez-vous : César l’Empereur (que les dieux préservent) et mon Juif Alexandre. (L’empereur Tibère, qui régna de l’an 14 à l’an 36 de notre ère.) Marcius, en revanche, est un Romain parmi les Romains. Il méprise tous les étrangers, surtout les Juifs. Il sait combien ils sont inférieurs à eux-mêmes. Je lui disais qu’il avait promis de recevoir les adresses des Juifs loyaux à Alexandrie. « Impossible ! » dit-il. « Il n’y en a aucun. » L’autre jour, lorsque les Juifs étaient agités, une vague vint et me frappa dans le dos, me jetant à terre. Quand je pus reprendre mon souffle, je dis : « Un coup traître ! » « Nous sommes en route pour la Judée », dit Marcius. Procula (la femme de Pilate) s’inquiète de ce que nous passerons une semaine à Alexandrie. Elle dit qu’elle n’aura pas le temps de faire les achats nécessaires. Mon propre avis est que, de ce point de vue, une semaine est beaucoup trop longue. Mais il est vraiment ridicule que le Trésor ne fasse pas une « allocation spéciale d’ameublement » ou quelque chose de ce genre. Vous savez que je devrai entretenir le palais d’Hérode à Césarée et un autre qu’il a bâti pour lui-même à Jérusalem, et ensuite il y en a un troisième du même genre à Samarie. Comment diable un pauvre homme va-t-il entretenir ces énormes demeures ? C’était bien beau pour Hérode. Il était l’un des hommes les plus riches du monde, et la Judée n’était qu’une petite partie de son royaume. Valerius m’attendra ici avec ses « installations » privées dans ces palais, et il y aura une belle facture à payer pour moi. En outre, il est sûr d’emporter beaucoup de choses avec lui, et je devrai les remplacer. Vous pouvez donc imaginer Procula passant une heureuse semaine parmi ce qu’elle déclare être les plus beaux magasins de l’Empire — bien meilleurs, dit-elle, que ceux de Rome. Vous voyez vous-même comment toute l’affaire a été mal gérée par Rome. Quand nous avons décidé que nous devions prendre le gouvernement de la Judée à cause de l’indiscipline des Juifs, nous aurions dû annexer tout le pays qu’Hérode gouvernait, depuis près de Damas jusqu’à la mer Morte, et ne pas laisser ses deux fils en possession de grandes parties de celui-ci. (Note : Quand Hérode le Grand mourut en 4 avant notre ère, les Romains divisèrent son territoire entre ses fils Archélaüs, Antipas et Philippe, la Judée revenant à Archélaüs. En l’an 6 de notre ère, toutefois, ils déposèrent Archélaüs et placèrent la Judée entre les mains d’un procurateur romain, mais laissèrent les autres territoires encore entre les mains d’Antipas et de Philippe.) C’est une charge injuste pour le procurateur de Judée, qui doit entretenir l’apparat d’Hérode avec une fraction de ses revenus. Eh bien, quelqu’un devra trouver l’argent, et il n’y a personne d’autre pour cela que les Juifs. Un procurateur romain ne doit pas être plus mal logé qu’un roi à moitié barbare comme leur Hérode, n’est-ce pas ? Je dis à Procula que si elle veut des tapis et des tapisseries, elle devrait attendre d’en avoir fini avec Antioche, mais elle ne fait que sourire à cela ; un tapis dans la main vaut deux dans le désert, pour une femme, n’importe quel jour. Je le répète, les Juifs devront payer. Après tout, c’est une charge raisonnable à leur imposer, et ils en ont les moyens. Les Juifs du monde entier — et ils sont partout dans le monde, on ne peut les éviter nulle part — envoient sans cesse de l’argent à Jérusalem. (Note : Pilate a peut-être voulu parler du tribut du Temple que tous les Juifs envoyaient chaque année à Jérusalem. Les gouverneurs romains dans les provinces en voulaient aux Juifs pour ces contributions, tandis que le gouvernement central à Rome les soutenait dans leur envoi.) Vous seriez étonné des navires que je vois devant moi pendant que j’écris — une véritable forêt de mâts. Je ne pensais pas qu’il y avait tant de navires à flot. Il n’est pas étonnant que les Alexandrins disent que leur ville est le plus grand centre commercial du monde. Le capitaine vient de me montrer toute une flotte de grands navires d’un côté du port — une belle flotte qui transporte du grain pour notre peuple en Italie. Il me dit que le trafic du grain est entre les mains de — qui croyez-vous ? — bien entendu, des Juifs. Il m’a aussi confié qu’il aimait mieux les Juifs hors de la Judée qu’en Judée. Je verrai bien. En tout cas, je me réjouis que, bien que j’aurais pu facilement avoir une province plus importante, lorsque je serai en Judée, je serai gouverneur, percepteur en chef des impôts et commandant en chef, tout en un. J’écrirai de nouveau avant notre départ pour Césarée. POLITIQUE ENVERS LES JUIFS Alexandrie J’ai trouvé votre lettre qui m’attendait lorsque j’ai débarqué, et je me hâte de vous en remercier. Je m’estime heureux que vous, qui êtes si occupé et qui vous faites un nom si brillant devant les tribunaux, ayez eu l’inclination et le temps de m’écrire une longue lettre de bons souhaits et de conseils. C’était aussi habile de votre part, mon ami : « Pilate », vous êtes-vous dit, « l’impulsif, le têtu Pilate, ne pourra pas argumenter avec moi ; il devra emporter mes avertissements d’Alexandrie et les ruminer tout le long du chemin jusqu’à Césarée. » Je le ferai, je vous le promets, et chaque fois que je le ferai, je m’étonnerai de nouveau qu’un homme aussi jeune que vous soit si sage. (Note : Sénèque avait environ trente ans à cette époque.) L’État est fortuné, qui peut se vanter non seulement de Césars, mais de Sénèques pour les servir, et je suivrai vos progrès avec une affection
impatience depuis mon exil parmi les sauvages. « Quoi », direz-vous, « des sauvages ! » C’est donc tout ce que ma lettre a accompli, c’est donc dans cet esprit que vous abordez votre tâche ? Les Juifs ne sont pas des sauvages. Non, ils ne le sont pas : je ne parle ainsi que pour vous provoquer. Les Juifs sont hautement civilisés. Ils sont intelligents et subtils, industrieux et tenaces ; ils peuvent couper un cheveu en quatre avec les plus savants et damer le pion aux plus rusés. Vous n’avez pas à craindre ; je ne les sous-estimerai pas. Mais, dites-vous, prenez garde à leur religion, car sur ce sujet, ils sont les plus sensibles, les plus prompts à s’offenser, les plus indomptables en résistance, de tous les peuples de cette terre. Et vous ajoutez, levant un doigt d’avertissement : « Vous savez ce que César souhaite ! » Je le sais. Pas de troubles, pas de rébellions, des impôts dûment payés : voilà ce que César souhaite. Pourtant, vous ne prétendrez pas que César aime les Juifs, du moins à Rome. Précisément, dit le sage Sénèque : à Rome, César n’aime pas plus les Juifs qu’il n’aime les Égyptiens. Ils ne se mêlent pas, ils sont une race à part, ils ne font de sacrifice ni aux dieux ni à César, et ils revendiquent toutes sortes de privilèges. César ne veut pas de telles gens à Rome, bien qu’ils y affluent de plus en plus. Ils devraient donc être dans leur propre Judée, et dans leur propre Judée — laissez-les tranquilles ! N’est-ce pas là l’instruction ? N’ai-je pas bien pris votre lettre à cœur ? Croyez-moi, je ne m’ingérerai pas dans leur religion, leurs prêtres ni leur Temple. Mais j’ai entendu — et vous qui savez tant de choses, n’avez-vous pas aussi entendu ? — que, chez un Juif, la religion touche de très près à la politique ? Que doit faire, je vous prie, un gouverneur romain lorsque la religion devient politique ? J’ai entendu que certains d’entre eux ne reconnaîtront aucun chef excepté leur Yahweh, pas même César. Pas même César, remarquez-le bien ! Qu’ils prennent garde. Je pense que César sera fort mécontent de serviteurs qui ne se soucient pas d’assurer le respect de son autorité. En religion, les Juifs peuvent suivre leur propre voie. En politique, ils suivront ma voie, la voie romaine, ou je saurai pourquoi. Demain, je rencontre Valerius le matin et, l’après-midi, une députation de Juifs d’Alexandrie, qui souhaitent me présenter leurs respects obligés et (ainsi que le dit leur lettre) me faire des représentations au sujet de l’allègement des fardeaux qui pèsent sur leurs compatriotes en Judée. On s’attendra, je suppose, à ce que je montre combien je suis un bien meilleur homme que Valerius en réduisant les impôts. La campagne d’achats bat déjà son plein.
RENCONTRE AVEC SON PRÉDÉCESSEUR VALERIUS Alexandrie Mon temps a été si pleinement occupé que je ne puis que maintenant vous écrire, et nous appareillons pour Césarée dans quelques heures. À chaque instant, il survient quelque interruption ; mais j’écrirai cette lettre, dussé-je manquer le navire. Il y a une chose d’une grande importance, que je dois dire tout de suite de peur de l’oublier ; les Juifs peuvent attendre. Vous m’avez parlé, vous vous en souvenez peut-être, d’un nouveau lavage que vous aviez imaginé pour vos plants de vigne — plus efficace contre les parasites qu’aucun que vous connaissiez, et vous lui avez attribué la généreuse récolte que vous avez eue l’an dernier. J’ai dit à mon affranchi Léon, qui gère ma ferme à Laurentum, de vous écrire pour vous en demander les détails, et je vous serai reconnaissant de les lui donner. Il est ingénieux dans toutes ces expériences et n’omet aucun détail ; vous pouvez être sûr que vous n’aurez pas le désagrément de découvrir que ceux qui n’ont ni le goût ni la volonté d’en tirer le meilleur parti ont sollicité vos conseils. J’ai vu Valerius — un gaillard au teint rubicond, jovial, ravi à la perspective de rentrer chez lui. Je voulais l’interroger sur la Judée, mais il ne parlait guère que de Rome et des courses de chars, pour lesquelles il a une passion. Cependant, il m’en a dit assez sur l’ameublement des palais d’Hérode pour me faire comprendre que mes pires craintes sont fondées. Il dit que, lorsque César le déposa, Archélaüs vendit le contenu des palais comme étant sa propriété privée, et que, par conséquent, chaque gouverneur depuis lors a dû meubler à neuf ou acheter les « installations » de son prédécesseur. « Comment puis-je payer autant, dis-je, au début de mon mandat ? » « Empruntez l’argent aux Juifs, dit Valerius, puis augmentez leurs impôts pour le rembourser. » « Mais, répondis-je, je m’apprête justement à informer une députation juive que, par respect et admiration pour leur race, j’entends gracieusement leur remettre un dixième des impôts. » « Pourquoi pas ? dit Valerius, j’ai fait la même chose moi-même. Mais dans six mois, vous devrez rétablir les dix pour cent, et dans douze mois ajouter un autre dixième par-dessus. » Il m’a aussi dit que je devrais encourager par tous les moyens les Juifs qui affluent à Jérusalem d’Asie et d’Afrique au temps des grandes fêtes, surtout la Pâque. Tant que César maintient la paix dans les provinces, les Juifs prospèrent. Ils voyagent par dizaines de milliers vers la Judée, emportant leur argent avec eux. « C’est alors votre chance, dit-il. Faites-leur payer une taxe de visiteurs à leur entrée, augmentez les droits de douane sur tout ce qui s’achète et se vend pendant qu’ils sont là, et mettez une taxe particulièrement lourde sur tous les souvenirs qu’ils emportent en repartant. Ils grogneront, mais comme ils s’en vont vers d’autres provinces, cela ne doit pas vous troubler, et les Juifs de Judée, ayant aidé à les sucer jusqu’à sec, ne s’intéresseront plus à eux. » J’aime Valerius. Il sait ce qui est utile, et il est pratique.
J’avais l’intention de vous décrire la députation juive, mais cela devra attendre. J’aurai plus de loisir pour le faire convenablement en route vers Césarée. Vous pouvez penser à moi, pendant la traversée, prenant des leçons sur la Judée auprès d’Alexandre. Quelle sorte d’homme est-il, demandez-vous. Vous connaissez le genre de Juif agressif, insistant, bruyant ? Il est de l’autre genre. Il est calme, déférent, souvent obséquieux — et, si je ne me trompe, aussi profondément dédaigneux de vous, de moi, de Rome et de César que le plus bruyant d’entre eux. En ce moment, Alexandre est engagé dans un flirt actif avec Acmé, l’esclave grecque de Procula, une jolie fille. Il a succédé à Marcius. Un Juif n’épouse pas une non-Juive, je crois, mais hors du mariage, ils ne sont pas difficiles. INSTRUCTION DE VALERIUS À bord : En route pour Césarée La mer est seulement agitée et je ne dois pas me plaindre, mais je suis heureux que ce soit une courte traversée comparée à celle depuis l’Italie. J’avais l’intention de vous dire ce que Valerius m’a dit au sujet de la Galilée. Comme vous le savez, la Galilée et la Pérée, qui est à l’est de Jérusalem, de l’autre côté du Jourdain, sont toutes deux des possessions d’Antipas, fils de cet Hérode qui, en retournant habilement sa veste pendant nos guerres civiles, non seulement conserva son royaume, mais continua de l’agrandir. Je me suis plaint à Valerius que ces territoires devraient relever du gouverneur de Judée,
surtout la Galilée. Le bon sens l’exige. La Galilée est juive, elle est florissante et riche, et Jérusalem est sa capitale nationale et historique. Ses habitants regardent Jérusalem comme leur ville sacrée et s’y rendent sans cesse. Quel homme sensé rêverait de découper un pays en bandes de cette façon, et pourquoi devrions-nous le tolérer simplement parce qu’Hérode avait trois fils auxquels il voulait assurer un sort ? Valerius fut d’accord avec moi aussitôt. « Il y a plus là-dessous, en outre, dit-il, comme vous pourrez bientôt le découvrir. Les Galiléens, comme tous les Juifs, haïssent les Romains, et ils sont aussi indépendants et aussi rétifs qu’on peut l’être. Mais quand ils veulent créer des troubles, ils sortent de Galilée, où ils ne peuvent rien changer ni rien accomplir, et ils les créent en Judée, c’est-à-dire à Jérusalem. Le dernier soulèvement sérieux remonte à il y a environ vingt ans, lorsque nous avons pris possession du pays. Le trouble fut soulevé par un coquin nommé Judas, qui appartenait à la Galilée. Ce fut une véritable rébellion. Le malheureux procurateur de Judée n’est pas autorisé par César à avoir de rébellions ; tandis qu’en même temps, on l’empêche de s’occuper des débuts de séditions en Galilée, même s’il les connaît, parce que c’est le royaume d’Antipas et qu’il ne doit pas s’y ingérer. » « Alors nous devrions, dis-je, nous débarrasser d’Antipas. » Valerius sourit. « J’attends depuis dix ans, dit-il, et il ne m’a jamais donné prise. » (Note : Judas de Gamala mena une révolte au temps où Hérode mourut, en 4 avant notre ère. Il récidiva en l’an 6-7 de notre ère, lorsque les Romains imposèrent la taxation. C’est du parti de Judas et de Zaddok, un Pharisien, que naquirent les « Zélotes ». Les Zélotes furent ainsi nommés à cause du feu et de la haine fervente qu’ils éprouvaient envers Rome. C’est cette haine incontrôlée qui mena à la révolte fatale contre les Romains.) Vous pouvez tenir pour certain qu’Antipas ne permettra pas à la sédition de commencer en Galilée s’il peut l’empêcher, parce qu’il sait que les Romains pourraient saisir l’occasion d’absorber son royaume dans la Judée. Il reste en bons termes avec le gouverneur romain de Syrie et il a des amis à Rome. Comme son vieux père scélérat, il flatte les Juifs en observant leurs coutumes et il se maintient au pouvoir en faisant sa cour aux Romains. Tous les Hérode sont pareils. Ils savent que, sans les Romains, les Juifs les chasseraient en un rien de temps, car les Juifs les aiment peu, quoiqu’ils aiment les Romains encore moins. » Je demandai à Valerius si tous les Juifs détestent également les Romains, comment il avait réussi à maintenir le calme pendant dix ans. « Il est tout à fait vrai, dit-il, qu’ils nous haïssent tous. Il n’y en a guère un seul qui nous parlerait, encore moins mangerait avec nous, s’il pouvait l’éviter, mais ils ne nous haïssent pas tous au même degré. Il y en a quelques-uns à Jérusalem qui préféreraient supporter les Romains plutôt que de perdre le pouvoir et la position qu’ils détiennent. Leurs nobles familles sacerdotales — une bande aussi arrogante qu’on peut en trouver en Asie — régnaient sur tout le pays avant le temps d’Hérode. Hérode détruisit leur pouvoir et les détruisit presque. Maintenant, ils ont relevé la tête. Nous leur avons rendu une grande partie de leur autorité, surtout en ce qui concerne leur religion, et, pour la conserver, ils sont prêts à nous tolérer. Ils ne veulent pas d’un autre Hérode qui les balaierait et les enverrait au bourreau. Ils n’aiment pas non plus la sédition, à moins qu’elle n’eût des chances de réussir, parce qu’ils connaissent la puissance de Rome. Ils n’ont que faire d’un Judas, qu’il soit de Galilée ou d’ailleurs, qui, en soulevant une révolte populaire, pourrait les mettre en conflit avec Rome et mettre fin à leurs privilèges. Ils concluent un marché avec Rome. « Nous vous haïssons et nous vous méprisons, disent-ils, mais à certaines conditions nous pouvons vous aider. Laissez-nous tranquilles et nous maintiendrons le pays calme pour vous. » » Vous voyez, mon ami, comme j’apprends vite. Je dois travailler avec ces prêtres à Jérusalem et guetter une occasion, que je n’obtiendrai probablement pas, de faire trébucher Antipas. Entre vous, Valerius et le secrétaire Alexandre, je serai bientôt un homme d’État. Tout de même, je ferai pression pour un accroissement de la garnison de Judée. Quatre mille hommes ne suffisent pas. Quand j’en aurai l’occasion, je dirai que j’ai besoin de plus de troupes pour surveiller les frontières de la Galilée et de la Pérée. Je ne vous ai finalement pas parlé de la députation, mais je vous écrirai de nouveau avant que nous débarquions à Césarée. UNE DÉPUTATION JUIVE À ALEXANDRIE À bord, près de Césarée Maintenant, enfin, je peux décrire la députation juive. Ce fut une affaire plus importante que je ne l’avais prévu, mais il faut dire que les Juifs d’Alexandrie sont beaucoup plus importants que je ne l’avais supposé. Il y a un établissement juif qui, dit-on, occupe près de la moitié de la ville ; je sais que, la veille de la venue de la députation, je roulai et roulai, et toujours les gens, les affiches et les enseignes des boutiques étaient juifs. Partout des enfants et partout des vieillards à barbe grise, graves et parlant avec animation dans la rue. Je n’ai jamais vu tant de vieillards. Meurent-ils jamais, je me le demande ? Ou est-ce seulement qu’on les remarque davantage parce qu’ils sont si différents ? On avait appris que j’avais l’intention de recevoir quelques-uns de leurs principaux hommes, et il y avait une grande foule sur la place devant le palais du préfet de la ville, Junius Macrinus, chez qui je logeais. Vous auriez dû entendre le tumulte lorsque la députation parut. Les Juifs, qui étaient là en force, firent à leurs compatriotes un accueil enthousiaste, parce qu’ils allaient, je suppose, admonester le futur oppresseur de la Judée. Cela provoqua la foule, composée surtout de Grecs, et ils commencèrent à huer, puis à bousculer les Juifs, et finalement à lancer des pierres. Les Juifs résistèrent et je crus qu’il y aurait une émeute. Cependant, Junius, qui est habitué à ce genre de choses et qui s’amusait de ce que je le prenne si au sérieux, avait une compagnie de troupes prête, et elles firent bientôt rentrer la députation à l’intérieur et dégagèrent la place. Tout se passa comme sur des roulettes. Deux hommes, que je crois être des Grecs, furent tués. Vous croiriez à peine à quel point les Juifs sont détestés dans cette partie du monde. La foule les appelait « porcs », « voleurs » et « buveurs de sang ». C’est en partie parce qu’ils sont arrogants et exclusifs, mais les Grecs ne peuvent leur pardonner de les battre dans le commerce. Il y a un dicton à Alexandrie : « Un Égyptien pourrait tirer de l’argent d’une pyramide, un Grec d’une pierre, et un Juif d’un grain de sable. » (Note : Apparemment, « buveurs de sang » est une allusion aux rumeurs de meurtre rituel juif et de sacrifice d’enfants répandues par leurs ennemis depuis des temps très anciens.) Alexandre, le secrétaire, m’avait préparé à la députation. Il laissa entendre qu’il pourrait écrire mon discours, mais j’entends faire mes propres discours. « La députation, dit-il, sera importante : en signe de respect envers le nouveau procurateur, elle sera dirigée par Philon et Alexandre. » Il semblait s’attendre à ce que je dise quelque chose. « Ah oui, dis-je, Philon et Alexandre. Je dois retenir leurs noms. » Junius fut ravi. « Je ne crois pas que vous ayez jamais entendu parler de l’un ou de l’autre », dit-il. Le secrétaire poursuivit, impassible. « Philon a une certaine réputation de philosophe. » « Comment, dit Junius, c’est le plus grand Juif vivant. On l’appelle « le Platon juif », ce qui rend les Grecs furieux. Je n’ai jamais lu un mot de lui, mais je crois qu’il s’est mis en tête de prouver que les Écritures hébraïques contiennent toute la philosophie grecque. »
« Alexandre, ajouta le secrétaire, est le frère de Philon, et il est le chef des Juifs dans le commerce et la finance, comme Philon l’est dans les lettres. » Junius ajouta qu’Alexandre était le chef reconnu de la communauté juive, énormément riche et prêt à prêter de l’argent sur bonne garantie. Je pensai pour ma part que je devais prendre note d’Alexandre. Philon et Alexandre furent, en fait, les porte-parole du groupe. Je fus bref et militaire. « Vous avez, ai-je entendu dire, une pétition à me présenter », fut tout ce que je dis lorsque Junius me les présenta. Il commença par des compliments à Rome, à César et à moi. Il dit que les Juifs avaient parlé doucement mais, je n’ai guère besoin de le dire, avec une assurance complète, comme d’égaux à égaux. Philon parla le premier, puisqu’il devait traiter de la religion. Il commença par des compliments à Rome, à César et à moi. Il dit que les Juifs avaient toujours lutté durement pour leur indépendance, mais n’avaient jamais pu la préserver longtemps. Toujours, quelque grande puissance du nord ou du sud les avait vaincus : l’Égypte, l’Assyrie, les Grecs, les Syriens leur donnèrent la paix, et finalement Rome. De nos jours, ils reconnaissaient non seulement qu’ils ne pouvaient espérer l’emporter contre la puissance de César, mais qu’ils ne le désiraient plus, car César avait régné — un prédicateur itinérant ou un soi-disant patriote ou un simple bandit — et il finissait toujours par inviter les dirigeants à Jérusalem, soutenus dans l’exercice de leur religion, et dans ce gouvernement. J’interrompis pour dire qu’il y avait des plaintes constantes du peuple contre Rome. Philon répliqua que c’étaient les meilleurs et les plus instruits parmi des hommes ignorants et illettrés qui comptaient pour peu, et que les dirigeants à Jérusalem, soutenus dans l’exercice de leur religion, et en cela les Juifs, étaient satisfaits que les choses restent comme elles étaient, pourvu qu’on les laissât tranquilles dans l’exercice de leur religion, et que pour cela les Juifs combattraient jusqu’à la mort. Ils continuèrent à m’avertir, avec des protestations de respect, que les Juifs de Judée ne toléreraient pas l’introduction d’une image taillée — même celle de l’empereur — dans le Temple ; et ils me supplièrent de ne pas introduire les aigles — de ne retrancher ni un iota ni un trait de leurs convictions religieuses. Ils avaient, dit-il, enduré l’extrême de la persécution autrefois et, au besoin, ils le feraient de nouveau. Antiochus de Syrie les avait torturés et massacrés par milliers, dans sa détermination à leur imposer des coutumes païennes et à faire d’eux des Grecs au lieu de Juifs, mais à la fin, ils l’avaient vaincu. Hérode avait cherché à les briser par le caractère impressionnant et l’opulence de ses dons et de ses pots-de-vin, et en leur construisant un Temple qui, disait-on, était la merveille du monde ; mais lorsqu’il plaça un aigle d’or au-dessus de la porte du Temple, ils l’abattirent, car ni la croix ni le poteau n’avaient de terreurs pour le Juif craignant Yahweh. (Note : Antiochus Épiphane (175-164 avant notre ère) s’efforça de détruire la religion juive et d’« helléniser » les Juifs. Le succès de la révolte menée par Judas Maccabée marqua l’échec de sa politique. Antiochus dédia le Temple de Jérusalem à Zeus Olympien et y érigea l’autel païen qui est l’« abomination de la désolation » dont parle le livre de Daniel. L’aigle placé au-dessus de l’entrée était un symbole de la nation romaine et de sa propriété du Temple.) Bien qu’il dît ne pas le juger nécessaire, il me rappela que les Juifs, adorant un Yahweh invisible, n’accepteraient aucune statue ni image d’êtres vivants, et que même Hérode n’avait pas mis sa tête sur ses propres pièces de monnaie en Judée. (Note : La politique d’Hérode le Grand envers les Juifs était faite d’indulgence mêlée de suspicion et de mépris. Il ne chercha pas, comme Antiochus, à les « helléniser ». En même temps, pour leur faire plaisir, il restaura le Temple à la plus grande échelle, mais il établit aussi un amphithéâtre à Jérusalem, dont le caractère païen était pour eux une offense constante.) Je lui demandai carrément s’il proposait que la tête de César ne fût pas placée sur ses propres pièces dans ses propres domaines ; mais il était trop avisé pour se laisser piéger par la question ; il espérait seulement, dit-il, que je respecterais les sentiments des Juifs dans l’ancien foyer de leur race et de leur religion, tout comme César lui-même désirait qu’ils fussent respectés. Je lui demandai s’il savait qu’à Rome César avait ordonné que les Juifs abandonnent leurs formes particulières de culte, sous peine d’être expulsés d’Italie ou enrôlés de force dans les bataillons de travail de l’armée. (Note : L’empereur Tibère avait appliqué cette mesure sept ans plus tôt — en l’an 19 de notre ère.) Il répondit qu’il savait qu’il en était ainsi, mais que, de même que César ne tolérait pas une race distincte, dotée de privilèges exclusifs particuliers, à Rome, il était tout aussi ferme à leur permettre la jouissance paisible de leurs coutumes religieuses dans leur propre foyer. Il ajouta, avec intention, que tout le monde savait que c’était là la politique établie par César pour ses gouverneurs, et qu’ils lui en étaient reconnaissants, à lui comme à eux. Il termina par une pétition : les instructions qui m’avaient été données à Rome avant mon départ. Valerius avait aussi insisté là-dessus. Il m’informa qu’à Jérusalem, le gouverneur romain garde les vêtements du grand prêtre sous sa garde. Il ne les remet au grand prêtre que la veille des grandes fêtes et il les reçoit de nouveau lorsque la fête est terminée. C’est un signe d’autorité auquel Rome attache une grande importance. Les Juifs, bien entendu, en sont offensés. Philon proposa que, puisque la Judée s’était si bien comportée pendant le mandat de Valerius, je rende les vêtements au grand prêtre. Je répondis froidement que les Juifs devaient mériter toute concession par une bonne conduite envers moi, que je connaissais l’esprit de César et que je l’appliquerais, et que j’avais bien l’intention de permettre aux Juifs le plein exercice de leur religion, pourvu qu’ils reconnaissent de toute manière convenable l’autorité de César. La question des vêtements, dis-je, était de celles que seul César pouvait décider. (Note : Hérode le Grand avait gardé les vêtements sous sa propre garde et les Romains continuèrent cette pratique. Lorsque Pilate fut convoqué à Rome en l’an 36 de notre ère pour répondre aux accusations de mauvaise administration portées contre lui, les vêtements furent rendus à la garde des prêtres du Temple.) J’espère que vous approuverez cette déclaration douce et prudente. La religion est une chose ; qu’ils aient leur religion, par tous les moyens. Mais lorsqu’ils disent que leurs scrupules religieux leur interdisent de tolérer les symboles de l’autorité de Rome — une statue, une image, ou même une inscription — c’est une tout autre affaire. Je m’en occuperai. Je ne crois pas que César me blâmera d’imposer son autorité. Je crus que Philon ne s’arrêterait jamais. Son frère Alexandre, je suis heureux de le dire, fut plus bref. Il ne parlait que de la pauvreté des Juifs. Il dit qu’il circulait une impression selon laquelle tous les Juifs étaient riches, mais que c’était une grande erreur. La Judée était un pays pauvre, dont une grande partie était montagneuse et stérile. Le territoire vraiment riche était la Galilée. Je le sais, mais les gens pensaient que la Judée était riche à cause des contributions que les Juifs de partout envoyaient à Jérusalem. C’était là, toutefois, de l’« argent du Temple », destiné à entretenir les services et les prêtres, et on ne pouvait pas plus y toucher qu’aux bijoux donnés par de pieux bienfaiteurs. Lui-même, soit dit en passant, est l’un de ceux-ci, qui ornent le Temple lui-même. Il me pressa de créer la paix et le contentement au début de mon gouvernement par une large remise d’impôts. Il parla de ma mention d’agitateurs gênants en Judée et dit que sa propre expérience comme collecteur d’impôts en Égypte était que moins
les gens étaient taxés, moins ils étaient susceptibles d’écouter la sédition. Je dis que j’y songerais. Je ne pouvais pas lui dire la vérité, n’est-ce pas ? La vérité est qu’un gouverneur n’a jamais besoin d’argent aussi urgemment que dans sa première année de fonction et que chaque gouverneur a une suite interminable de créanciers à Rome. Sans ses créanciers, un homme consentirait-il à gouverner des Juifs ? Vous direz peut-être que c’est un sentiment des plus grossiers. Il l’est, mais je ne peux pas toujours être un Sénèque. Penser à la richesse inouïe qui coule de chaque ville d’Asie et d’Afrique et presque d’Europe vers Jérusalem, et je ne peux même pas y toucher ! Et je ne tenterai pas de le faire, je vous l’assure. Bientôt, nous serons en vue de Césarée. Procula est pleine d’enthousiasme à ce sujet ; mais elle ne réalise pas pendant combien d’années elle devra peut-être y vivre. ARRIVÉE À CÉSARÉE Dans le port, Césarée Félicitez-moi, mon ami, car je suis arrivé dans ma « province ». Souhaitez-moi un mandat calme et sans événements, sans rébellion, sécheresses ni tumultes, afin que je puisse mériter une promotion et, dans un poste plus élevé que celui-ci, aider à faire l’histoire. J’ai laissé Procula sur le pont. Elle est follement excitée. Elle s’attendait, je crois, à trouver des tentes et des sauvages, et voici une ville qui, dit-elle, a presque aussi belle apparence que Naples. Il n’y a assurément rien de juif dans son aspect. La première chose que nous vîmes, à de nombreux milles de distance, fut un temple de marbre blanc et étincelant, haut sur une colline. Puis le contour d’un grand amphithéâtre, blanc lui aussi. Ensuite, en nous approchant, une haute tour sombre se dressant toute droite, semblait-il, hors de l’eau. Nous découvrîmes qu’elle était établie à l’extrémité d’une gigantesque jetée (beaucoup sont faits d’énormes blocs de pierre. Je n’ai rien vu d’aussi frappant que ce port à jetée) en Italie. Elle s’avance en forme de croissant, de l’extrémité sud de la ville vers le nord ; elle est plusieurs fois plus large qu’aucune de nos routes, avec des tours sur elle et des arches sous lesquelles les marins peuvent loger. Elle s’avance si loin vers la rive nord qu’elle ne laisse qu’une étroite entrée depuis la haute mer, et à l’intérieur se trouve le havre d’eaux calmes dans lequel nous sommes maintenant. La taille des pierres est presque incroyable, et comment Hérode s’arrangea pour les faire venir ici, les faire tailler et les mettre en place dépasse mon entendement. Il a dû chercher dans toute l’Asie et l’Afrique des ingénieurs habiles. Avant qu’Hérode construise le port et le nomme d’après César, l’endroit n’était qu’une simple rade, ouverte et dangereuse. Maintenant, le commerce de tout le pays vient ici, et beaucoup de ce qui allait autrefois à Tyr, plus au nord, vient ici. J’espère qu’il en viendra encore davantage, afin que je puisse profiter des droits de douane ! En arrivant à l’entrée, Marcius me montra d’abord un bâtiment, puis un autre, et toujours il ajoutait : « Hérode l’a construit — il les a tous construits. » Il fut vraiment un homme merveilleux, car ce n’est là qu’une des villes qu’il créa à partir de rien, et partout où il construisit, il n’oublia jamais de construire à la gloire de César et de Rome. (Le temple que je vis le premier est dédié à César.) En regardant et en écoutant Marcius, je m’écriai : « Un grand roi, pas étonnant que César l’ait loué ! » (Note : On rapportait que l’empereur Auguste et son ministre Agrippa avaient dit que « les domaines d’Hérode étaient trop petits pour la grandeur de son âme ».) Je fus étonné d’entendre près de moi une voix rude dire : « Un grand meurtrier ! » et là, s’il vous plaît, se trouvait mon humble Alexandre, le visage renfrogné et un grondement dans la voix, l’air de haïr (comme je suis sûr qu’il le fait) jusqu’aux pierres qu’Hérode avait mises en place. « Il était Juif lui-même », dis-je, pour taquiner Alexandre. Je savais qu’Hérode n’était qu’à moitié Juif, étant de la race des Iduméens, et je suppose que, s’il y a des personnes que les Juifs haïssent davantage que les purs Romains et les Grecs, ce sont les gens en partie Juifs, comme les Iduméens et les Samaritains. (Note : Les Iduméens, dont le pays se trouvait au sud de la Judée, avaient été vaincus à la guerre et « judaïsés » de force par le dirigeant juif Jean Hyrcan Ier (135-105 avant notre ère).) « Il n’était pas Juif, dit Alexandre sèchement. Et il était le plus vil meurtrier qui soit jamais venu, même d’Idumée. » « Qui a-t-il assassiné ? demandai-je. Je sais qu’il a exécuté des rebelles assez librement, mais je suppose que la plupart d’entre eux ne méritaient pas moins. Vous voulez parler des exécutions dans sa propre famille ? » « Des meurtres ! » dit Alexandre. (Il est plutôt obstiné.) « Il mit à mort Hyrcan, le grand-père âgé de sa femme Mariamme, puis son frère. Il mit à mort sa mère Alexandra. Il mit à mort Mariamme elle-même et, pour cela, par la justice de Yahweh, car il avait pour elle une passion profonde, il souffrit les tortures des damnés. Il mit à mort ses deux propres fils, nés de Mariamme, et un autre fils, né d’une autre femme, qui avait disposé son esprit contre ces deux-là. Il mit à mort — » puis il déroula une longue liste. Je ne peux me souvenir de tous — j’ai tant à penser — mais je sais qu’il y avait parmi eux deux maris successifs de la propre sœur d’Hérode, Salomé. Je demandai à Alexandre quel motif Hérode avait eu. Était-ce simplement le plaisir de tuer ? « Non, dit-il, la famille d’Hyrcan était de la souche princière juive et Hérode en extermina chaque membre, de peur qu’elle ne produise un rival pour lui-même. » « À Rome, on appelle cela de l’habileté politique », dis-je, j’espère sans indiscrétion. (Note : Apparemment, une allusion dangereuse à la jalousie et à la suspicion avec lesquelles l’empereur Tibère considérait tous les prétendants possibles au pouvoir impérial.) Je demandai à Marcius quelle était son opinion sur Hérode. Il était pensif. « Un grand prince, dit-il. Il avait de grandes idées sur tout. César Auguste avait raison lorsqu’il disait qu’Hérode était assez grand pour régner à la fois sur la Syrie et sur l’Égypte. Il était l’homme le plus avisé que Rome ait eu à traiter dans ces régions. Il savait comment être utile à Rome et aussi comment s’en servir. Mais chez lui, c’était une bête sauvage ; il vivait de sang. » C’est assez vrai. (Tuer) sa propre femme et ses propres fils, il faut une certaine tolérance (pour le sang). Les rues sont décorées en notre honneur, et nous pouvons entendre le bruit des foules qui se rassemblent pour saluer notre cortège. RENCONTRE AVEC CAÏPHE Au palais d’Hérode, Césarée Nous sommes dûment installés et je travaille dur. Je siège du matin au soir, étudiant des rapports de tous les coins de la Judée, examinant des comptes, écoutant des pétitions. Je crois vraiment que, depuis douze mois, Valerius a dû mettre de côté chaque question difficile et
désagréable pour que je la règle. Les différends entre Grecs et Juifs, Samaritains et Juifs, Iduméens et Juifs, et Juifs et Juifs sont sans fin. Tous sont décrits comme importants ; il y a pour moi une belle moisson de troubles, de quelque façon que je les décide. Je suppose que j’en ferai autant pour mon successeur quand mon tour viendra. Ma réception ne fut pas cordiale, quoique beaucoup plus cordiale que les Juifs. Les Juifs dans les rues étaient froids et sans réaction. Marcius dit que Valerius les a gouvernés si doucement qu’ils ne voient aucune raison d’attendre beaucoup de moi. « Ils seront plus enthousiastes, ajouta-t-il, au sujet de votre successeur. » Lorsque j’atteignis le palais, je trouvai les hauts fonctionnaires rassemblés pour m’accueillir, mon propre personnel, des représentants des deux Hérode et le grand prêtre venu de Jérusalem. Le grand prêtre est un certain Joseph Caïphe. C’est un homme grand, d’apparence imposante, de manières suaves et, je dirais, d’esprit souple. J’observai que sa simple présence faisait une grande impression sur tout le monde. Il y avait eu de grandes discussions pour savoir s’il viendrait à Césarée ou attendrait à Jérusalem jusqu’à ma première visite là-bas. S’il n’était pas venu, je l’aurais certainement pris de travers, car cela aurait été un signe manifeste d’hostilité. D’un autre côté, il vint seul. Il y a plusieurs anciens grands prêtres vivants, et aucun ne l’accompagna. En particulier, ni Annas ni aucun de ses fils n’étaient là. Cet Annas et ses fils, je dois vous le dire, sont la plus puissante des familles sacerdotales de Jérusalem. Pendant des années, ils ont soit occupé les plus hautes fonctions, soit rendu difficile à quiconque d’autre de les occuper. Le vieil Annas lui-même était grand prêtre lorsque Valerius vint ici, et Valerius le trouva impossible ; il veut simplement la protection de Rome pour pouvoir suivre sa propre voie en tout. Valerius transféra la fonction à un membre d’une autre famille, mais l’expérience fut un échec ; puis il nomma l’un des fils d’Annas, mais c’était comme rendre la place au vieil homme. Une fois de plus, il nomma un prêtre rival et, une fois de plus, le rival ne fut pas assez fort. Il choisit donc Caïphe, qui est le gendre d’Annas, espérant que cette foule ambitieuse considérerait cela comme assez de prestige et d’influence pour la famille, et que Caïphe serait disposé et capable de tenir tête aux siens. Ce n’est pas un mauvais arrangement, ne trouvez-vous pas ? Caïphe maintient la paix avec nous et la fonction dans la famille ; Annas et ses fils se tiennent un peu plus loin et gardent l’appui de ceux qui pensent que la dernière chose qu’aucun d’entre eux souhaite est un affrontement avec Rome qui détruirait leur propre pouvoir. Caïphe, lors de la cérémonie publique, dit simplement : « Les Juifs saluent le représentant de César. » Un accueil glacial, mais par la suite, en privé, il fut plus communicatif et me dit qu’il considérait comme son devoir de travailler avec les Romains. Il dit que son peuple, comme il l’espérait je le savais, était passionnément attaché à son indépendance, mais que lui et les grandes familles juives reconnaissaient qu’ils ne pouvaient pas lutter contre Rome. Il dit que la chose qu’il craignait toujours était un soulèvement populaire, que lui et ses amis ne pourraient pas réprimer à temps. « Ce pays, dit-il, est très difficile à gouverner. Il est plein de régions montagneuses et désolées où des personnes mal disposées ou ambitieuses ne peuvent être empêchées de se rassembler et d’où elles peuvent sortir pour créer des troubles dans les villes. » Il y avait eu, après la mort d’Hérode, plusieurs exemples d’aventuriers qui rassemblèrent une bande de gens autour d’eux et se posèrent effectivement en rois. L’un d’eux pouvait être un simple bandit ; un autre, un rebelle politique contre toute domination étrangère ; un troisième pouvait prétendre établir une loi sur la religion. Dans tous les cas, il y avait danger. Le peuple commun était extrêmement ignorant — je fus amusé de voir le mépris avec lequel il parlait d’eux — et toute espèce de chef doté d’un don d’action ou de parole signifiait pour eux quelqu’un qui pourrait restaurer les libertés dont ils avaient autrefois joui. Puis, dit-il doucement avec un sourire — en outre, dit-il, en parlant très doucement : « Vous devez vous souvenir que tous les Juifs croient qu’un jour lointain, un libérateur surgira qui restaurera les anciennes gloires de notre peuple. » « Je ne prétends pas comprendre leur religion, mais je compris que la venue de ce libérateur (le Messie, comme il l’appelait) serait incompatible avec un gouvernement par Rome, ou par toute autre puissance. Je dois interroger Alexandre à ce sujet. La voix de Caïphe était égale, presque désinvolte, pendant qu’il me parlait. Je suppose que lui et ses amis ne soutiendront aucun rival, qu’il soit roi ou messie, qui met en danger leur autorité sous le gouverneur de César. Je remerciai Caïphe et lui demandai où était Annas. Il répondit qu’Annas avait un rhume et que, de toute façon, il quittait rarement la maison. Il se présenterait à moi à Jérusalem. Je dis qu’Annas avait plusieurs fils, dont l’un avait été grand prêtre. Il répondit qu’il ne serait pas convenable pour eux de venir en l’absence de leur père. J’imagine que le vieil homme les éclipse complètement. (Note : Éléazar fut nommé par Valerius Gratus. En tout, cinq fils d’Annas occupèrent à un moment ou à un autre la fonction de grand prêtre. Annas lui-même fut grand prêtre pendant neuf ans et Caïphe pendant onze ans.) Caïphe et moi, nous nous comprenons, je crois, mais je devrai le surveiller. La situation est extraordinaire. Je souhaiterais que vous fussiez ici pour l’étudier. En regardant depuis le palais, je vois au-dessous de moi cette ville qui, à part les Juifs, est pleine de Grecs, d’Égyptiens et des autres. Au loin, vers le sud, s’étend une bande de plaine le long de la mer. Derrière elle, des contreforts, puis, s’élevant derrière eux, une barrière de montagnes, nues et accidentées, parmi lesquelles demeurent les vrais Juifs, rétifs et obstinés. Ils sont entourés d’ennemis — les Samaritains au nord, les Iduméens au sud, les Romains aux points d’avantage militaire et les Grecs partout — et ils ne désirent pas les avoir autrement que comme ennemis. Les troupes mêmes, les auxiliaires, par lesquels nous les tenons en bride, sont recrutés parmi ces ennemis sur leur propre sol, car eux-mêmes ne serviront pas dans l’armée et nous les en exemptons — à tort, à mon avis. Ils s’enferment dans leur Jérusalem et, plus encore, dans leur Temple, immuables et, au fond, inflexibles. Je n’ai reçu aucune lettre de vous, mon ami, depuis que je suis ici. Prenez garde ; je ne vous écrirai plus avant d’avoir de vos nouvelles. LES PROBLÈMES D’UN GOUVERNEUR Césarée Votre lettre est arrivée et je vous en suis reconnaissant, ainsi que de votre offre de service. Je m’aventurerai à vous utiliser aussitôt, et c’est vous-même qui m’en avez donné l’idée. Vous dites que les choses ne sont pas seulement calmes à Rome, mais trop calmes pour certaines personnes ; que la foule grogne contre « César l’avare » parce qu’il ne leur donne ni largesses ni jeux, et qu’elle espère qu’il les traitera plus généreusement lorsqu’il reviendra à Rome. Vous approuvez la politique de César, et moi aussi ; qu’ils se passent de leurs jeux et fassent un travail honnête pour changer. Mais je ne suis pas César et je ne peux pas me permettre d’avoir un peuple qui grogne. Je dois donc présenter des jeux, et c’est pourquoi je demande votre aide. (Note : Cette année-là, Tibère se retira dans l’île de Caprée, dans la baie de Naples. Il ne revint jamais à Rome.)
Tout d’abord, j’aurai des combats avec des bêtes sauvages. J’aurais aimé avoir le genre de spectacle que j’ai vu à Alexandrie — quelques taureaux contre un éléphant — mais les éléphants coûtent trop cher pour un procurateur. Le spectacle principal sera une demi-douzaine de lions contre une douzaine de prisonniers iduméens armés de dards. Vous pouvez voir d’emblée que ce sera une affaire de tactique ; s’ils peuvent séparer les lions — mais voilà — je sais que vous combattrez à cheval contre les taureaux. Ces dards légers chacun, de sorte que les chances sont du côté des lions.) Quelques autres prisonniers — ce sont des criminels — entre des Parthes d’un côté et des Gaulois et des Bretons de l’autre. Les chars sont ici. Il y en aura six à conduire et six à combattre, de sorte que ceux qui survivront pourront être utilisés à d’autres jeux par moi ou prêtés à des amis. Je voudrais les acheter carrément, de sorte que ceux qui survivront ne soient jamais vraiment en sécurité en Gaule tant que nous ne le ferons pas. Mais, je le sais, la prudence est tout à fait disposée à n’avoir que des Bretons si autant sont disponibles. Il y a beaucoup d’intérêt ici pour cette île, et tout le monde demande pourquoi César n’y entre pas pour l’ajouter définitivement à nos possessions. Nous ne l’entreprendrons pas sérieusement avant l’an 43, sous l’empereur Claude.) (Note : Tibère, suivant les maximes d’Auguste, répugnait à étendre les frontières de l’Empire, et la conquête de la Bretagne ne fut pas sérieusement entreprise avant l’an 43, sous l’empereur Claude.) J’ai demandé à Alexandre ce que le grand prêtre voulait dire par son discours sur un libérateur juif ou Messie, et je sais que vous, entre tous, voudrez entendre sa réponse. Comme tout dans ce pays étrange, c’est une question mêlée de religion et de politique. Apparemment, les Juifs (une note : il l’appelle « Messie ») les rétabliront dans la position qu’ils occupaient il y a des centaines d’années, lorsque ni Romains ni Grecs ne s’étaient abattus sur eux. Mais, dit Alexandre, leurs hommes instruits et leurs dirigeants, comme Caïphe, sont beaucoup trop sensés pour penser que cela puisse se faire en nos temps, et ils reportent donc la venue d’un libérateur à un avenir indéfini, ou disent même qu’elle n’appartient pas à ce monde-ci, mais à un autre qui succédera à celui-ci — une façon de voir très sensée, direz-vous, et moi aussi. Mais le Juif ordinaire, qui achète et vend, cultive ou pêche, voit l’avenir différemment. Plus il est opprimé par des barbares, comme il dirait — Grecs ou Syriens, Égyptiens ou Romains — plus il attend la venue d’un libérateur, une sorte de Yahweh, envoyé de son ciel pour libérer les Juifs ; certains d’entre eux pensent même que ce libérateur non seulement libérera la Judée, mais conquerra le monde entier. C’est pourquoi Caïphe me parla avec intention : « Il n’y a jamais un coquin qui se pose quelque part dans ces régions sans que je rassemble les gens autour de lui et qu’ils croient son histoire selon laquelle il est envoyé pour être leur roi. » Qu’est-ce que Caïphe et Annas feraient de cela ? demandai-je à Alexandre. Il ne bougea pas un muscle. « Il est douteux, dit-il, dans quelle mesure le libérateur aurait encore besoin des services d’un grand prêtre, pas plus que d’un gouverneur romain. Annas et Caïphe croient sans aucun doute que le libérateur viendra un jour. Ils ne peuvent croire moins, mais ils seront très lents à admettre qu’il est effectivement venu ; le peuple commun croit qu’il peut venir même maintenant, et ils peuvent décider à tout moment qu’il est arrivé. » N’est-ce pas une idée comique que cette race minuscule et médiocre, qui a été envahie par une demi-douzaine de conquérants, menée en esclavage et dispersée sur la terre, croie qu’elle est choisie entre toutes les autres et que son Yahweh, qui n’a jamais pu empêcher ses malheurs, enverra quelqu’un pour renverser César et Rome ? On penserait que, lorsqu’ils voient que nous ne gardons ici que 4 000 soldats, ils sauraient à quel point ils sont vraiment faibles et méprisables, mais je soupçonne que, bien que Caïphe sache mieux, beaucoup d’entre eux pensent honnêtement que ces 4 000 sont tout ce que Rome possède. Dans tous les cas, si l’on peut compter sur un Yahweh pour accomplir toutes sortes de miracles, le nombre de soldats de l’autre côté importe peu. Je crains qu’un jour ils n’aient besoin d’une leçon. Si vous en avez l’occasion, je vous prie de me recommander à Lucius Aelius Sejanus. Dites-lui, je vous prie, que j’envisage de faire quelques nouvelles routes dans ce pays et que je demanderai la permission d’appeler la première d’entre elles de son nom. Je lui écrirai moi-même plus tard. J’avais espéré lui envoyer un présent du vin du pays, mais, ô mon cher ami, il est comme du vinaigre. Pas étonnant que les Grecs d’ici fassent un commerce florissant du noble vin de Chios et de notre Falerne chaud. DÉCISION DE VISITER JÉRUSALEM Césarée J’ai décidé de monter à Jérusalem sous peu. Ici, je ne vois presque rien de mes Juifs. Césarée est pleine de Grecs, de Syriens, de Phéniciens, d’Égyptiens et de toute cette racaille. Il y a beaucoup de Juifs, il est vrai, mais ils sont du genre commun, comme les commerçants, les prêteurs d’argent et leurs semblables. Les hommes qui comptent sont à Jérusalem, et elle pourrait aussi bien être à des milliers de milles, bien qu’elle soit juste là-haut dans les collines. Caïphe prend soin de rester en contact avec moi, mais pour la plupart d’entre eux, je pourrais aussi bien ne pas exister du tout. Je monte donc là-haut pour faire la connaissance d’Annas et de ses amis. En outre, je veux voir leur quartier général : le nid dans lequel ils abritent leurs séditions, s’il y en a ; la place forte qui, selon Marcius, donnera même à Rome bien du mal s’ils devaient jamais nous défier. Je dois jeter un coup d’œil aux défenses et considérer comment ma petite garnison sera située s’il devait y avoir un soulèvement. Les routes aussi, et l’approvisionnement en eau, et ce genre de choses qui sont toujours ce qu’elles sont jusqu’à ce que les Romains s’en occupent. Je suis aussi curieux de voir leur Temple, bien que je suppose qu’ils me laisseront à peine y jeter un coup d’œil, et je dois découvrir où ils gardent l’argent du Temple, ne serait-ce que pour le protéger contre les voleurs. Ne me soupçonnez pas ; je n’imiterai ni Crassus ni Sabinus (tous deux pillèrent le trésor du Temple), mais vous savez que, si quelqu’un pillait leur trésor, c’est moi qui en porterais le blâme. Je vous assure que je suis prêt à m’entendre avec eux, mais je dois découvrir quelle sorte de gens ils sont et ce qu’ils font. Ici, à Césarée, je sens que je suis coupé de ma propre province, et je reste inquiet, bien que le chef de ma section de renseignement rapporte que tout est calme et qu’aucun signe de trouble ne se prépare. Il est, soit dit en passant, un Samaritain grécisé, nommé Joseph. La plupart de sa famille perdit ses terres et sa vie aux mains d’Hérode. Il hait les fils d’Hérode et il hait les Juifs, c’est donc un serviteur utile pour nous. J’espère aller à Jérusalem dans trois semaines. Les jeux se déroulèrent très bien. Les Gaulois et les Bretons combattirent magnifiquement. La foule fut si ravie qu’elle insista pour qu’ils
combattent encore et encore avec de nouveaux adversaires, jusqu’à ce que presque tous fussent tués. Le combat entre les lions et les Iduméens ne fut pas aussi réussi ; les lions séparèrent les Iduméens, de sorte que ce fut bientôt terminé. L’un des Iduméens combattit splendidement et j’aurais aimé le sauver, mais les lions furent trop rapides.
Il y eut un épisode curieux qui illustre l’obstination de ces Juifs. Il y en avait quatre en prison ici, condamnés à mort pour vol de grand chemin. Je leur offris de les laisser combattre contre un tigre, à condition qu’ils fussent armés de n’importe quelles armes de bois qu’ils voudraient choisir ou fabriquer, mais qu’ils rendent d’abord publiquement hommage au buste de César dans l’arène. Ils étaient tout à fait disposés à combattre, et c’étaient de beaux hommes forts, tous, mais ils refusèrent de sacrifier à César. Je leur dis qu’ils seraient jetés au tigre tels qu’ils étaient, et ils se moquèrent de moi. Ils furent donc jetés ainsi, et maintenant Alexandre, le visage sombre, m’avertit que les Juifs ont une objection religieuse (à part l’objection personnelle) à ce que leurs corps soient déchirés par des animaux. Ils ont tant d’objections religieuses.
J’ai rouvert cette lettre pour vous informer qu’Alexandre, soutenu par Marcius, Joseph et tout le monde, me dit maintenant que je ne peux pas monter à Jérusalem le jour que j’avais fixé, parce que c’est le sabbat des Juifs. Ce serait une offense profonde, disent-ils, ce serait pris comme une provocation délibérée ; il y aurait du deuil, des protestations et peut-être un soulèvement. « Rien le jour du sabbat ! dis-je. Sûrement pas ! » Mais je suppose qu’ils pourraient faire une exception pour faire un peu d’émeute. Bien entendu, j’ai dû céder. Je pus le dire aussitôt au visage de Marcius. Le sabbat est inviolable ; sacré à leurs yeux, dit-il ; ils ne toléreront aucun travail d’aucune sorte ; vous ne devez pas faire ceci, vous ne devez pas faire cela. Il me semble qu’il n’y a presque rien que l’on puisse faire. Je me demande : leur fleuve sacré, le Jourdain, coule-t-il le jour du sabbat, ou se repose-t-il ? Je posai la question à Marcius. « Il y en a parmi eux, répondit-il, qui ne mangeront pas un œuf pondu le jour du sabbat. » « Et un poulet, alors ? demandai-je. Peut-on le faire cuire le jour du sabbat ? » [?] « Rien à faire », dit-il. « Bien entendu, dis-je, le jour du sabbat, ils n’accomplissent pas les [?] fonctions de la nature ? » Alexandre intervint. « Vous avez tout à fait raison, dit-il, me regardant avec admiration. Certains d’entre eux ne le font pas. » (Les austérités de la secte essénienne.) J’étais un peu perplexe. « Mais en supposant… » dis-je, puis nous fûmes interrompus et le sujet fut abandonné. Vous feriez mieux de m’écrire un autre de vos admirables essais sur la vertu de la tolérance et l’égalité de l’homme, car je vous assure que j’en ai présentement grand besoin.
DIFFICULTÉS À VISITER JÉRUSALEM Césarée
Je pourrais éclater d’indignation. Tout est prêt pour le voyage à Jérusalem et, ce matin, j’ai discuté avec Marcius des dernières touches. « Autre chose à quoi vous puissiez penser ? » demandai-je. Je me sentais vif, plein d’une attente animée au sujet de Jérusalem, et presque aimable envers mes Juifs. « Bien entendu, dit-il, nous ne prenons pas les images sur les étendards. »
Mais les étendards des soldats romains portaient fréquemment, fixés à eux, des médaillons portant les images des empereurs. « Je proteste que je serai mal compris. J’apprends à ne pas m’étonner dans ce pays. » « Alors, pourquoi pas ? dis-je. « Quand nous emmenons les étendards à Jérusalem, répéta-t-il, nous laissons toujours les médaillons derrière. » « Pas cette fois », je crois que je dis. « Quoi que Valerius Gratus ait pu être assez faible pour faire. » Il ne sourcilla pas. « Chaque procurateur depuis que César a pris le pays en main a laissé les images derrière, affirma-t-il, autrement les Juifs seraient profondément offensés. »
Je vous assure que mon sang bouillit. « Voulez-vous me dire, demandai-je, que lorsque le gouverneur romain fait son entrée solennelle dans la ville principale des Juifs, il doit omettre des étendards de ses troupes les images de l’Empereur Tibère César, que les dieux préservent, et d’Auguste, divin Empereur, son grand prédécesseur ? » « Oui, dit-il. C’est la politique acceptée et je vous supplie de la suivre. Les Juifs ne toléreront les images d’aucun dieu ni empereur à Jérusalem ; ni statues, ni médaillons sur les étendards, ni images sur les pièces de monnaie. Vous savez vous-même que, bien que les pièces d’argent frappées en Italie qui parviennent dans ce pays portent l’image de César — cela ne peut pas être évité — les pièces de cuivre frappées en Judée même n’ont pas son image imprimée sur elles. Il en va de même pour les étendards. » Il me regarda en face. « C’est la volonté de César que leur religion ne soit pas offensée. Ils n’ont aucune image de leur Yahweh. Dans les profondeurs de leur Temple à Jérusalem se trouve une petite chambre habitée par leur Yahweh, mais elle est vide ; il n’y a rien dedans. »
« César ne s’y opposera pas, dis-je, si j’emmène son image à Jérusalem et que rien n’arrive. Il sera heureux de penser que je brisais l’hostilité de ces Juifs envers lui, envers Rome et envers tout le monde extérieur. »
« S’il y a un tumulte, dit Marcius, et une attaque contre les troupes dans les rues étroites de Jérusalem, je ne peux répondre des conséquences. César serait-il heureux alors ? »
Un langage franc, comme vous le voyez. Alexandre était là et je le regardais de temps à autre, mais le petit Juif eut le bon sens de garder la bouche fermée. À la fin, j’ai dû céder. Que pouvais-je faire d’autre ? Je ne peux pas risquer un tumulte et un soulèvement si tôt dans mon mandat, avec si peu de troupes disponibles et la certitude que je serais condamné en cas d’échec, bien que, si je réussissais, tout Rome louerait ma fermeté.
Mais cela va contre mon gré. Entrer à Jérusalem sous les yeux de ces prêtres arrogants et de leur peuple maussade, comme si nous y étions tolérés. C’est la même chose partout. Que pensent les Bretons lorsqu’ils voient que nous nous arrêtons court devant leur île ? Que pensent ces Juifs lorsqu’ils voient que nous choisissons plutôt d’humilier César que de les offenser ? Ils prendront la tolérance pour de la faiblesse et la prudence pour de la timidité. Et cela ne fera aucun bien. Il en sortira du mal. Retenez mes paroles : nous aurons notre travail à refaire et, à la fin, nous devrons le faire à fond. Pour le moment, nous devons céder. J’offenserais volontiers les Juifs, mais je ne peux pas me permettre de contrarier César ni Séjan.
Procula vient avec moi. Elle a depuis longtemps épuisé Césarée ; elle insiste sur le fait qu’il est temps qu’elle voie quelque chose de vraiment juif. Je lui dis que, de toute façon, lorsque nous monterons sans les images, elle verra quelque chose de vraiment non romain.
RÉCEPTION À JÉRUSALEM Jérusalem
Nous sommes ici depuis une semaine et on dirait un an. C’est comme si nous étions dans un pays différent. Je l’ai senti immédiatement en montant depuis la côte. Césarée, après tout, est animée et joyeuse, avec un visage amical envers soi. Ici, pendant que nous montions et montions dans ces collines désolées, qui s’étendent au nord et au sud aussi loin que l’œil peut voir, je me suis senti comme un envahisseur entrant pour la première fois dans une terre hostile. Tout le long du chemin, nous vîmes des groupes de gens venus des villages et des hameaux dispersés qui nous regardaient en silence. Ce fut la même chose lorsque nous entrâmes à Jérusalem. Il n’y eut aucun accueil aux portes ni dans les rues, car l’endroit est comme un terrier de lapins, et bien qu’ils eussent reçu l’ordre, ou se moquant de nous dans les rues, car l’endroit est comme un terrier de lapins, et bien qu’ils eussent été autorisés, cela ne me dérangerait pas si l’explosion venait. [Note : clause dupliquée et brouillée dans le livre imprimé ; transcrite telle qu’imprimée.] Marcius dit qu’elle ne viendra pas, du moins pas encore. Les grands prêtres, affirme-t-il — et par là il entend le petit cercle de familles parmi lesquelles le grand prêtre est toujours choisi — auront aussi peu à faire avec moi que possible, mais ils tiennent bien les choses en main. Et je les tiendrai bien en main avant d’en finir, et je l’ai dit à Marcius. Il m’avertit de n’attendre aucune amitié ni des prêtres ni du peuple. Pour tous également, nous sommes des étrangers et des usurpateurs, à considérer avec froideur et suspicion jusqu’à ce que leur Yahweh juge bon de nous retirer de leur cou.
C’est une ville misérable. À part les grandes œuvres d’Hérode, il n’y a guère un seul bâtiment qui vaille un coup d’œil. Toute la fierté et tout le goût qu’ils possèdent, ils les ont mis dans leur Temple. Les rues sont étroites et mal pavées. Leurs égouts et leur approvisionnement en eau sont honteux, même pour l’Asie ; il n’est pas étonnant qu’ils souffrent de toutes sortes de maladies. Je devrai faire quelque chose à ce sujet.
La main d’Hérode est évidente partout. Cet homme-là a dû désespérer des Juifs et rire d’eux ! Un jour, il les amadouait et le lendemain, il les frappait au visage. Le plus souvent, il faisait les deux choses presque ensemble. Il leur construisit un Temple qui est l’une des merveilles du monde et ils en sont fiers ; et en même temps, il construisit un théâtre dans la ville et un amphithéâtre à l’extérieur. Et à quoi cela servait-il, direz-vous, puisqu’ils abhorrent l’introduction de spectacles aussi impies ? Je crois que c’est justement ce qui ravissait Hérode. Leurs prêtres et tous leurs gens les plus stricts dénonçaient les jeux, et le peuple commun affluait pour les voir. Quel peuple pourrait résister à la tentation ? Ainsi Hérode, aux yeux du bon Juif, était un corrupteur du peuple, plus subtil et plus dangereux que le simple persécuteur.
Il va sans dire qu’Hérode construisit un palais qui est aussi une forteresse. Cela lui donna une prise supplémentaire sur la ville. Quoi qu’il fît d’autre, il n’oublia jamais la nécessité de se prémunir contre son peuple. Tout le pays est parsemé de ses forteresses. Je ne vis pas dans le palais ; quelque chose de plus modeste suffit pour moi et mes soldats près de moi. Je ne peux pas vivre dans le [illisible] sans lequel est proche du Temple et le domine. J’ai les troupes là et je peux garder un œil attentif sur le Temple, car s’il y a des troubles en préparation, ils éclateront au temps des grandes fêtes ; c’est dans le Temple que, tôt ou tard, ils se manifesteront. Vous ne pouvez imaginer l’empressement des Juifs à se battre entre eux. Ils sont aussi pleins de factions que les Grecs, et vous savez ce que cela signifie. Quelques-uns d’entre eux favorisent la famille d’Hérode ; les [illisible] jugent bon de tirer le meilleur parti de nous, les Romains ; les fanatiques et les agitateurs du peuple commun regardent les uns et les autres de travers. Les gens de la campagne montent sans cesse de l’autre côté du Jourdain ou de la Galilée, et les habitants de la ville sont prompts à créer des troubles avec eux, sans parler des Samaritains, avec lesquels tout bon Juif est prêt à [?].
Le Temple est étonnant. Il ne peut rien exister de semblable dans le monde. C’est une ville en soi, et les prêtres et les serviteurs qui y sont attachés doivent se compter par milliers. Il y a d’énormes colonnades et des cours, l’une après l’autre. Les étrangers peuvent entrer dans la cour extérieure, puis il y a une barrière, et si un étranger la franchit et est détecté, il encourt la peine de mort. Même nos propres soldats sont exécutés par nous s’ils franchissent la barrière. Puis il y a une autre cour — réservée comme limite pour les femmes — et une autre pour les hommes, et ainsi de suite jusqu’aux cours des prêtres, au grand autel des sacrifices et à la chambre la plus intérieure de toutes — sombre et vide, et personne n’y entre sauf le grand prêtre, et lui seulement une fois par année. La quantité de sacrifices faits par des particuliers est étonnante, et la partie des victimes — les offrandes sont achetées et vendues — ressemble tout à fait à une grande foire. Les prêtres reçoivent une partie des offrandes et, pour assurer leurs revenus, ils insistent pour que personne n’offre de sacrifice ailleurs qu’à Jérusalem et dans le Temple lui-même. Et puis il y a les présents des Juifs riches et l’argent du tribut des riches comme des pauvres. Le trésor se trouve quelque part — quelque part dans les profondeurs du Temple, mais je ne sais pas où précisément.
Vous me demanderez comment j’ai été reçu lorsque je suis entré dans la ville pour la première fois. Pas bien. Ils cherchent les ennuis. J’avais invité tous leurs principaux hommes à me rencontrer à l’Antonia le matin suivant mon arrivée. Il n’y eut aucune réponse, mais ils vinrent. Alexandre m’avait dit que je ferais mieux de les recevoir dans la cour extérieure, car certains d’entre eux auraient des scrupules à entrer dans le bâtiment lui-même. J’offris même de leur donner de la nourriture et du vin — pas du vin du pays, mais du vrai vin — avant leur départ, mais, dit Alexandre, ils ne l’accepteraient pas ; en outre, c’était la veille ou le lendemain d’une fête ou d’une autre. Alexandre répondit que c’était impossible ; ils ne l’accepteraient pas ; en outre, c’était la veille ou le lendemain d’une fête ou d’une autre, et les inviter plus stricts que jamais au sujet de rencontrer ceux qu’ils appellent les païens. [Note : clause dupliquée dans le livre imprimé ; transcrite telle qu’imprimée.] En cela, comme en tout, je cédai. Vous ne pouvez pas dire que je ne suis pas tolérant.
Il y avait une grande foule lorsqu’ils vinrent. Je suppose que la plupart d’entre eux étaient aussi curieux de me voir que moi de les voir. Tout le sanhédrin était là, quelque soixante-dix d’entre eux. C’est le corps qui gouverne les Juifs, sous notre autorité ; leurs grands prêtres, leurs fonctionnaires et leurs laïcs les plus distingués, les philosophes, le composent. Je saluai Caïphe et il me présenta les dirigeants ; parmi eux, Annas et un ou deux qui avaient occupé la fonction de grand prêtre, le capitaine de la garde du Temple, le chef du Trésor et quelques autres. Annas avait ses fils là, toute une rangée d’entre eux. L’un d’eux a déjà été grand prêtre, et nul doute que les autres s’attendent à l’être. Le vieil homme, je dirais, vaut à lui seul toute la bande.
(Note : Cinq fils d’Annas occupèrent la fonction. Éléazar avait été grand prêtre vers l’an 16-17 de notre ère, Jonathan devint grand prêtre en l’an 36-37 de notre ère et fut plus tard assassiné à l’instigation du procurateur Félix. Théophile fut grand prêtre après Jonathan, et Matthias quelques années plus tard. Annas le Jeune devint grand prêtre pendant quelques mois en l’an 62 de notre ère, et fut assassiné par la populace.)
Il a un visage de faucon, avec des lèvres minces (pour un Juif), et de temps à autre, lorsqu’il est ému, une étincelle de feu dans les yeux. Je ne sais pas si c’est la ruse ou l’inclination qui décide de sa politique, mais, bien qu’il soit l’un des chefs des nobles sacerdotaux qui travaillent avec nous et qui sont presque tous de la faction appelée les Sadducéens, il recherche l’appui et les applaudissements de l’autre faction, les Pharisiens, qui sont tout entiers pour
l’observance la plus stricte de la loi juive et pour autant d’opposition qu’il est praticable envers les Grecs, les Romains et tout autre étranger.
Observez maintenant ce qui s’est passé. Les principaux Sadducéens ont des sièges au Sanhédrin, mais la majorité de ses membres sont des Pharisiens, qui regardent les Sadducéens avec suspicion et désapprobation comme des temporisateurs en religion et (par conséquent) en politique. Tous écoutaient pour entendre ce que je dirais et ce que les nobles Sadducéens me diraient. Après les présentations, j’ai commencé par dire à Caïphe que je regrettais qu’ils n’eussent pas jugé bon de me saluer à mon entrée dans la Ville. Je parlais en grec parce que c’est, comme vous le savez, la langue des gens instruits dans tout l’Orient. Avant que Caïphe pût répondre, Anne dit quelque chose d’un ton sec dans une langue étrangère, et il y eut un léger mouvement d’approbation parmi certains d’entre eux. Caïphe dit précipitamment que c’était une question de coutume et que le gouverneur romain n’avait jamais, jusqu’ici, exigé un accueil officiel en entrant à Jérusalem.
Je deviens, vraiment je le crois, un miracle de maîtrise de soi. Je n’ai pas demandé ce qu’Anne avait dit, mais j’ai découvert par la suite qu’il avait dit, en araméen, langue qu’ils emploient entre eux, qu’il leur suffisait sûrement de consentir à venir jusqu’à moi. Je me suis toutefois tourné vers eux et j’ai dit — toujours en grec — que j’espérais que l’indisposition allait mieux, celle qui l’avait empêché de venir m’accueillir à Césarée. Il sourit légèrement et répondit, encore en araméen — une chose insultante à faire — et il y eut un rire général. Cette fois, j’ai fait traduire par Alexandre. Il apparut que l’insolent personnage avait dit que son indisposition allait mieux, mais qu’elle pouvait revenir à tout moment. Cependant, je sais comment traiter de telles gens et je me suis adressé à eux en latin, pour leur apprendre leur place, et j’ai ordonné à Alexandre de traduire en grec. Je leur ai dit rondement que j’étais mécontent de mon accueil à Césarée et, plus encore, à Jérusalem, mais qu’ils n’auraient aucune raison de se plaindre de moi tant que leur conduite serait sincèrement loyale. Ils écoutèrent d’un air renfrogné, puis Caïphe dit précipitamment qu’ils connaissaient leur devoir envers César et envers Rome. J’ai demandé s’ils avaient une requête à me présenter, et il a répondu que cela servirait la bonne entente et le contentement si je rendais les vêtements du grand prêtre à leur garde. Cela, ai-je répondu, comme à Alexandrie, était une affaire pour César, et il dépendrait entièrement de leur conduite que je puisse faire une recommandation quelconque. Puis j’ai poursuivi en disant que j’avais grandement admiré ce que j’avais vu du Temple et que je désirais l’inspecter ; peut-être certains d’entre eux me montreraient ses merveilles le lendemain. Caïphe y consentit. J’ai suggéré que ceux qui avaient été grands prêtres nous accompagnent. Tous regardèrent Anne. Il s’inclina gravement. « Au parvis extérieur seulement ! » dit-il, cette fois en grec. Vraiment, l’homme est intolérable. « Je sais cela », ai-je dit. « N’avons-nous pas fait placer des inscriptions, en grec et en latin, interdisant aux étrangers de passer au-delà du parvis extérieur ? » Puis je n’ai pas pu résister à la tentation. « J’ai pourtant entendu », ai-je ajouté, « que l’un de mes prédécesseurs a visité même la chambre la plus intime. » Vous vous souvenez que, lorsque Pompée prit Jérusalem au cours de ses conquêtes en Orient, il pénétra jusqu’à la chambre la plus sacrée — un acte de profanation qu’ils n’ont jamais pardonné. Il fallait voir leurs visages. Un murmure d’horreur et de colère s’échappa d’eux ; certains crachèrent sur le sol ; certains firent un pas vers moi. Anne s’avança, mais je ne lui ai pas laissé le temps de parler. « Je n’ai moi-même aucune intention », ai-je dit, « d’aller au-delà du parvis extérieur, tout comme j’ai confiance que vous continuerez à offrir le sacrifice quotidien en l’honneur de César et de Rome. » Cela les calma, car c’était un rappel que, tolérants comme nous le sommes, nous exigeons d’eux un symbole quotidien de soumission. (Note : Pompée le Grand, qui entra dans le Saint des saints en 63 avant notre ère.)
Enfin, je leur ai dit que j’attendrais d’eux qu’ils me signalent promptement tout agitateur parmi le peuple qui pourrait menacer de causer des troubles. Je n’avais pas besoin, ai-je dit, de préciser le genre de troubles que je voulais dire ; ils savaient fort bien ce qui se passait quand quelque brigand ou quelque fanatique, à moitié fou de religion ou de la liberté de son pays, commençait à s’ériger en chef et à rassembler des partisans. Je comptais sur eux pour un appui loyal. Sur ce, je les ai congédiés.
Je passerai ici une quinzaine de jours, puis je ferai une tournée d’inspection avant de retourner à Césarée. Il faut que je voie les gens de la campagne. Je crois qu’ils n’ont pas la moindre compréhension de la puissance et de l’importance de Rome — la forme la plus dangereuse d’ignorance. Je serai content de partir, mais Procula sera désolée de quitter Jérusalem. Elle trouve tout pittoresque et, en outre, leur religion et le culte de leur Temple l’attirent. C’est curieux comme ces religions orientales fascinent les femmes. Si ce n’est pas l’égyptienne, c’est la marque juive ; plus le mystère et l’abracadabra sont grands, plus elles sont prêtes à se soumettre aux prêtres. Procula visite le parvis extérieur et questionne Alexandre au sujet de leur merveilleuse chambre intérieure et vide. Je lui dis qu’un jour elle oubliera et franchira la barrière. Alors il sera de mon désagréable devoir de la faire exécuter.
À propos, j’ai deux questions pour vous. Combien y a-t-il de synagogues à Jérusalem ? Cinquante, dites-vous ? Il y en a près de cinq cents. Et qui a découvert l’alphabet ? Les anciens Égyptiens ou les Assyriens, répondez-vous. Non, ce fut Abraham, l’ancêtre des Juifs. Vous ne le croyez pas ? Quelle présomption ! Moi non plus, mais les Juifs le croient, ou font semblant. Tout ce qui est bon doit être sorti des Juifs. Je ne sais pas, mais je m’attends à ce qu’ils revendiquent la découverte du feu et de la roue de charrette. C’est une consolation qu’au moins le mérite de la bonne épée romaine nous revienne.
Votre esprit équilibré et tolérant n’approuvera pas, je le crains, le ton de cette lettre. Je confesse librement que Jérusalem n’améliore pas mon humeur.
PREMIÈRE MENTION DE JEAN LE BAPTISTE Césarée
Je vous remercie de vos lettres et surtout de votre zèle à défendre mes intérêts contre Pomponius Rufus. Je l’avais averti il y a longtemps que sa nouvelle maison, si elle était bâtie à cette hauteur, nuirait à mes droits de lumière. Le rusé coquin a attendu assez longtemps pour réaliser ses plans. Qu’il découvre devant les tribunaux, mon ami, quel champion fidèle et quel avocat éloquent je possède en vous.
J’ai appris la semaine dernière qu’un prédicateur itinérant avait fait son apparition dans le pays de collines au sud de Jérusalem. Son nom est Jean. Comme il semblait causer une certaine excitation, et qu’il pourrait en causer davantage, j’ai envoyé Joseph à Jérusalem en mission d’enquête. Je lui ai donné l’autorité, s’il le juge nécessaire, de rechercher personnellement la source du ferment et de me rapporter ce qu’il en est. Ce n’est peut-être rien, mais je dois le savoir.
NOUVELLES SUPPLÉMENTAIRES DE JEAN Césarée
J’ai eu des nouvelles de Joseph. Il dit que l’affaire pourrait être grave et, après avoir recueilli les renseignements disponibles à Jérusalem, il est parti dans les montagnes pour entendre par lui-même ce que dit le prédicateur Jean. Je lui souhaite bien du plaisir dans l’expédition. C’est à peu près la région la plus désagréable de tout mon domaine : des montagnes mornes et arides, sillonnées de ravins profonds et de lits de torrents, qui descendent abruptement vers la vallée du Jourdain et la mer Morte. Elle est surtout habitée, autant que je puis m’en assurer, par des oiseaux de mauvais augure, des bêtes sauvages, des lépreux et des ermites à moitié fous comme ce Jean semble l’être. En l’absence de Joseph, j’ai examiné les rapports de nos espions dans d’autres parties du pays. Il semble que la renommée de Jean se répand et que le peuple commence à parler de lui. Certains d’entre eux partent, pleins d’attente, vers le lieu de la prédication. Je serai content d’avoir le rapport de Joseph. C’est ma première expérience de ce genre d’agitation et je la traiterai avec fermeté.
Un mot encore au sujet de Pomponius. N’épargnez aucune dépense. Ce qui importe, ce n’est pas tant que mes droits de lumière soient protégés, mais que Pomponius soit démasqué comme un coquin.
RAPPORT D’UN TÉMOIN OCULAIRE SUR JEAN Césarée
Ce que j’apprends de Rome me rend presque content d’être un simple procurateur. Un ami commun — je ferais mieux de ne pas mentionner de noms — m’écrit que Séjan a non seulement l’ambition de se marier dans la famille de César, mais qu’en même temps il parle de César lui-même avec dédain. « Monarque d’un îlot », l’a-t-il appelé l’autre jour — l’aviez-vous entendu ? J’ose à peine écrire ces mots. Si ces choses parviennent aux oreilles de César, je serai content de ne pas lui devoir ma nomination.
Joseph est enfin de retour et je me suis entretenu avec lui et avec Alexandre. Il a eu quelque difficulté à retrouver la trace du prédicateur. Il a dû monter et descendre collines et vallons par toutes sortes de temps, et il était regardé d’un œil hostile par les Juifs qui étaient aussi sur la route. Ils sont nombreux sur la route, d’ailleurs ; la plupart viennent de Judée, mais bon nombre viennent du territoire d’Antipas, de l’autre côté du Jourdain, et certains de Samarie et même de Galilée. Quand il a enfin découvert Jean — le personnage se déplace sans cesse de village en village — savez-vous ce qu’il a trouvé ? Un des officiers d’Antipas, qui surveillait Jean pour le compte de son maître. Le bruit courait que Jean quitterait bientôt mon territoire pour passer dans celui d’Antipas. Je ne sais pas si je lui donnerai le tuyau.
Selon le rapport de Joseph, il est « à moitié vêtu, à moitié affamé et à moitié fou », mais cela n’a aucune importance chez ces Juifs. C’est ce qu’il dit qui compte, ou plutôt, peut-être, ce qu’ils choisissent de penser qu’il veut dire. Il leur dit que le grand temps, l’ère nouvelle, qu’ils attendent tous, arrive, et pour eux cela ne signifie qu’une seule chose : plus d’Hérodes, plus de Romains, plus de gouverneurs, de troupes ni d’impôts. L’idée de la liberté, de l’indépendance, du retour des jours glorieux dont ils ont joui sous leurs anciens rois — voilà ce qui les attire de tout le pays. Joseph déclare que Jean n’a qu’à annoncer qu’il est le chef attendu et que toute la campagne s’embrasera. Il ne prétend pas, dit Joseph, être lui-même un chef, mais il fait ce qui est presque aussi grave : il leur dit qu’un chef vient, et bientôt, ce qui est exactement ce qu’ils cherchent. J’ai interrogé Alexandre à ce sujet et il est sage et mystérieux. Je lui ai demandé si ce chef était le même que le « Messie » — car je me souviens que Caïphe en avait parlé. Il dit que non ; qu’avant le libérateur, il doit venir, selon leurs écrits, un messager ou un prophète d’avant-garde — appelez-le comme vous voudrez — et que, lorsque cette personne arrivera, tout le peuple saura que le libérateur lui-même doit venir ensuite.
Vous verrez que, du point de vue du gouverneur romain, c’est exactement la même chose. Jean prédit l’imminence d’un nouveau prophète ; l’apparition du prophète sera suivie de celle du libérateur, et alors César et Rome feront place à l’ère nouvelle. Il est, vous en conviendrez, impossible de laisser de telles idées, fantastiques mais pernicieuses, se répandre parmi le peuple. Vous ne pouvez imaginer l’attente qu’il y a partout ici dans l’air. Tout le monde attend, attend, les choses qui doivent arriver. J’ai la conviction que la meilleure place pour des gens comme Jean est la prison, et c’est là que je me propose de le mettre sous peu.
J’ai écrit à Caïphe pour demander ce que lui et le Sanhédrin ont à dire à ce sujet et pour l’informer de ce que j’ai l’intention de faire. Ils auraient déjà dû me faire rapport auparavant.
Il ne faut pas que j’oublie de vous raconter une chose amusante au sujet de Jean. Il dit aux Juifs que, pour se rendre dignes des grands jours qui viennent, ils doivent s’humilier pour les vies mauvaises qu’ils ont menées. Cela me chatouille, comme cela vous chatouillerait si vous connaissiez les Juifs. La plupart d’entre eux ne goûtent pas du tout cette partie de la doctrine. À leur avis, ils n’ont rien dont ils doivent s’humilier ; et ils ne l’ont jamais eu. L’ère nouvelle est très bien, mais son rôle est de placer les Juifs au-dessus de tous les autres peuples. L’humiliation convient aux Grecs, aux Romains et à leurs semblables. J’aimerais savoir ce que mon ami Anne pense de s’humilier sur l’ordre d’un prédicateur en haillons échappé d’une caverne ! Mais je le sais déjà. Les prêtres sont habitués aux propos de Jean. Ils vivent là et méprisent le sacerdoce accommodant de Jérusalem. Anne et Caïphe lui régleraient vite son compte (confession / absolution), j’en suis sûr, surtout s’il montrait des signes de devenir vraiment populaire. C’est très bien pour leur Yahweh de produire une ère nouvelle, mais les grands prêtres s’attendent certainement à être consultés d’abord.
Cela me semble une occasion de m’affirmer. J’attendrai une lettre de Caïphe, mais, quoi qu’il dise, j’ai maintenant l’intention de renforcer la garnison à Jérusalem. J’espère votre approbation.
LES IMAGES DES CÉSARS Césarée
J’ai eu des nouvelles de Caïphe au sujet de Jean. Il m’envoie une réponse officielle rédigée avec la plus grande discrétion. Vous aimerez peut-être en connaître le texte. Il dit : « Le Sanhédrin, ayant envoyé des représentants interroger Jean, fils de Zacharie, et s’étant assuré qu’il ne prétend pas être le Messie des Juifs ni l’un des Prophètes, est d’avis qu’il n’a commis aucune offense contre la Loi qui justifierait de le traduire en jugement. En même temps, il reconnaît que le pouvoir civil peut raisonnablement adopter une vue plus large des conséquences qui pourraient suivre un élargissement de son enseignement. » Caïphe a envoyé un mot privé par le messager. Il ne voit aucune objection à ce que je prenne
des mesures si je les juge nécessaires. Je suis sûr qu’au fond, lui et ses amis espèrent que je le ferai. Vous voyez le jeu. Jean peut facilement devenir un embarras pour eux, s’il ne l’est pas déjà. Ils aimeraient le voir écarté, mais il leur conviendrait mieux que ce soit moi qui l’écarte plutôt qu’ils portent eux-mêmes l’odieux de la chose. Ma parole, je ne leur ferais pas ce plaisir si je n’avais pas pensé à une nouvelle mesure pour leur apprendre, à eux et au peuple, qui est leur maître ici. Je vous ai dit que j’avais décidé d’envoyer davantage de troupes à Jérusalem au cas où cette affaire de Jean causerait des troubles. J’ai décidé que les nouvelles troupes porteraient cette fois les images impériales sur les enseignes lorsqu’elles entreront à Jérusalem. « Quelle folie ! » je vous entends dire, et aussitôt vous évoquez des visions d’émeute, de tumulte et de guerre ouverte. Mais écoutez. Vous ne rendez pas à votre Pilate un crédit suffisant pour sa sagacité. Croyez-vous que seuls les Juifs soient rusés ? Mes troupes entreront à Jérusalem au cœur de la nuit. Au matin, lorsque les Juifs s’éveilleront, vaqueront à leurs affaires, se presseront en foule dans le Temple, ils verront les enseignes, avec les images bien en vue sur elles, déjà établies sur les remparts de l’Antonia. Ils prendront d’assaut l’Antonia, dites-vous ? Allez raconter cela aux marins. Mais s’ils le tentaient, quelle histoire j’aurais à envoyer à Rome ! Les Juifs fastidieux et traîtres attaquant directement les images de César et les enseignes des légions, après que j’ai tant respecté leurs scrupules que j’ai envoyé les troupes sous le couvert de l’obscurité ! Que dirait de cette histoire notre foule romaine patriote ? Eh bien, je serais un héros pour un jour et j’aurais les légions de Syrie mises à ma disposition. Mais ne craignez rien. Lorsque Jérusalem apprendra que le bavard Jean doit être arrêté et verra les aigles romaines au milieu d’elle, elle y réfléchira à deux fois avant de résister ouvertement. Caïphe sera choqué de mon imprudence, mais il est temps qu’ils comprennent qu’ils font partie de l’État romain, et j’ai donné ses ordres à Marcius.
Je vous envoie de la poterie syrienne. J’espère que vos esclaves sont plus soigneux que les miens. J’ai dit aux miens que le prochain qui endommagera un vase ou une statue de valeur figurera aux Jeux, et pas comme spectateur.
LE FARDEAU DU ROMAIN Césarée.
Recommandez-moi, mon ami, comme un bon Romain. Moi aussi, je porte les bienfaits de l’Italie à l’Orient plongé dans les ténèbres. J’ai amené deux arpenteurs, l’un d’Alexandrie et l’autre d’Antioche. Je leur ai donné instruction de me présenter des plans pour refaire certaines routes, pour construire des bains à Samarie et pour amener une bonne provision d’eau à Jérusalem depuis les sources au sud de la Ville. Je n’en recevrai aucun remerciement, mais où et quand le Romain reçoit-il de la gratitude pour les bienfaits qu’il apporte aux peuples orientaux ? Ils vivent comme des porcs et, lorsqu’il les élève de leur état de saleté, ils se plaignent seulement qu’il leur extorque de l’argent pour payer des ouvrages publics qu’il désire, lui, et non eux. N’était-ce pas César Auguste — ou était-ce le grand Jules — qui a appelé cela le fardeau du Romain, qu’il ne peut éviter, quelles que soient ses inclinations ?
Le croiriez-vous : à Samarie, il n’y a pas de bains, bien que nos officiers, militaires et civils, y montent pendant la saison chaude pour leur santé ? Quant aux routes, je propose de reconstruire celle qui longe la côte et les deux qui mènent à Jérusalem depuis le nord et depuis l’est. Nos troupes se déplaceront beaucoup plus rapidement, et bien sûr aussi le commerce et le trafic des pèlerins, ce qui aidera mon successeur. Quant à l’approvisionnement en eau, ce sera un pur bienfait pour Jérusalem, pour lequel ils devraient m’ériger une statue. Pourtant, savez-vous, la seule question qui les intéresse vraiment est : qui va payer pour cela ? Comment ils survivent avec les conditions actuelles au temps de leurs grandes fêtes, je ne peux le comprendre. Normalement, peut-être, Jérusalem compte quelque 50 000 habitants, et il n’y a que quelques puits d’eau pour les approvisionner tous. Mais au temps de la Pâque, les pèlerins arrivent par dizaines de milliers. Personne ne connaît le total exact, mais certains disent qu’il y a un demi-million de personnes entassées à Jérusalem et dans les villages environnants. Jérusalem elle-même est pleine à craquer ; ils dorment sur les toits et même dans les rues, et chaque matin ils affluent en troupes depuis la campagne environnante. D’où tirent-ils toute leur eau pour boire et pour leurs ablutions cérémonielles ? Je ne peux vous le dire, à moins peut-être que leur Yahweh ne la leur fournisse par un miracle, ou que la fête compte comme un sabbat continuel et qu’ils ne doivent pas boire du tout. Quoi qu’il en soit, de l’eau, ils en auront, propre et abondante, qu’ils le veuillent ou non, et ils devront la payer selon la coutume des provinces romaines.
Les troupes sont parties, avec Marcius aux commandes. Elles portent les images de trois Césars : Tibère lui-même, Auguste et Jules. Elles seront dans l’Antonia avant l’aube demain. Je me suis adressé aux hommes personnellement. Je leur ai dit que le nom de Rome et des Césars leur était confié et qu’ils devaient le protéger, mais que, de leur côté, il ne devait y avoir aucune provocation.
J’ai dit à Marcius d’envoyer une troupe, d’arrêter Jean et de me l’expédier à Césarée. Je dois le faire dans tous les cas, car si Antipas sait, comme il le sait, que la désaffection est attisée de mon côté de la frontière, il en tirera le meilleur parti.
CONFLIT AVEC LES JUIFS Césarée.
J’ai maintenant des nouvelles pour vous. J’ai passé la semaine la plus excitante de ma vie. Vraiment, j’ai mis le feu aux poudres. Jérusalem est en émoi, l’agitation s’est répandue dans tout le pays, et ici, à Césarée, je suis assailli par une multitude de Juifs en colère.
Au début, tout s’est bien passé. Les troupes atteignirent l’Antonia alors qu’il faisait encore nuit et les enseignes furent dressées sur les remparts. On pouvait les voir de certaines parties du Temple. Je dois vous dire qu’avec la première aube, les prêtres commencent leurs préparatifs pour le sacrifice du matin et bientôt la foule des adorateurs s’assemble. (Une bonne coutume, puisqu’elle fait lever les gens de bonne heure.) Il faisait à peine jour lorsque quelqu’un découvrit les images sur les hampes des enseignes. Ils ont des yeux de faucon là où il s’agit de nous. Aussitôt, ce fut un tollé. Certains d’entre eux se précipitèrent vers l’Antonia, d’autres vers les prêtres, d’autres retournèrent dans la ville pour répandre la nouvelle. Caïphe fut à l’Antonia en un rien de temps et supplia Marcius, à tout le moins, de retirer les enseignes de la vue du public. Marcius dit poliment non et le renvoya à moi. Caïphe dit qu’il lui faudrait adopter une ligne ferme ; il avait déjà convoqué le Sanhédrin ; ils se plaindraient non seulement à moi, mais à Rome, et le diraient au peuple, mais il doutait que la foule pût être empêchée d’une attaque véritable contre la citadelle. Marcius ne bougea pas et Caïphe ne savait plus que faire. Pendant ce temps, tout Jérusalem s’était rassemblé dans le Temple et autour de l’Antonia. Ils menaçaient non seulement nous, mais le Sanhédrin aussi. Beaucoup d’entre eux portaient des bâtons et des pierres, et lorsque Caïphe sortit des bureaux du Sanhédrin pour s’adresser à eux, ils le menacèrent violemment, accusant le Sanhédrin d’avoir attiré cet « affront » sur leur religion par sa tolérance envers nous et exigeant qu’il en obtînt aussitôt le retrait. Caïphe répondit que
le Sanhédrin ferait tout son possible, mais qu’il ne devait y avoir aucune violence ; ils enverraient aussitôt une puissante députation auprès de moi à Césarée et, si je ne cédais pas, ils feraient aussitôt appel à César et demanderaient ma révocation. Il ajouta que si certains membres de la foule choisissaient d’accompagner la députation, ils le pouvaient ; ils pourraient m’aider à prouver à quel point ils étaient profondément émus par cet acte de sacrilège, mais ils ne feraient que nuire gravement à leur religion et à leur pays par un tumulte à Jérusalem. Caïphe est un homme habile. Il leur a fourni un exutoire à leur colère et, à lui-même, le moyen (comme il l’espérait) de m’intimider.
Le prenant au mot, ils sont venus à Césarée. Oui, mon cher Sénèque, ils ont quitté leur travail et leur religion et se sont mis en route à pied, par milliers et par milliers, pour venir me trouver à Césarée. Ils venaient non seulement de Jérusalem, mais d’une centaine de villes et de villages ; partout, à mesure que la nouvelle se répandait, ils partaient pour Césarée. Quand j’ai entendu ce qui se passait, je suis monté sur le toit du palais — c’était il y a quatre jours — et les routes étaient noires d’eux aussi loin que l’œil pouvait voir. Ils marchaient régulièrement, comme des hommes qui ont un but, chacun avec une suite d’élèves et d’admirateurs. Tous les âges étaient là, depuis les vieillards à barbe grise jusqu’aux garçons. Leurs rabbins les plus savants sont venus ; Anne. Lorsque la députation est entrée dans le palais, il y eut parmi eux une formidable scène d’enthousiasme. Le reste de la population regarde d’un air aigre. Avec un peu plus de provocation, il y aurait un massacre.
J’ai plutôt aimé la conversation avec les prêtres. Caïphe était digne, Anne truculent, et son fils Éléazar (anciennement grand prêtre) bruyant. Mais tous, sans exception, sont anxieux de se sortir d’un mauvais pas. Ils ont peur de la foule et plus encore de leurs ennemis à Jérusalem, qui sont occupés à saper leur position, les appelant pro-Romains, « complices de l’idolâtrie » (le crime des crimes aux yeux d’un bon Juif), traîtres et autres choses du même genre. Vous pouvez aisément imaginer les arguments. De leur côté, aucun procurateur n’avait jamais fait une telle chose auparavant ; César la désapprouverait ; César avait toujours été plein d’égards ; ni moi ni César — surtout César — ne pouvions désirer l’émeute et la révolte ouverte, auxquelles il fallait s’attendre si je n’annulais pas mon ordre. De mon côté, la présence des images était un signe ordinaire de l’autorité romaine ; elle était beaucoup moins offensante que le sacrifice quotidien qu’ils accomplissaient déjà pour César et pour Rome ; je m’étais donné la peine d’épargner leurs sentiments en envoyant les troupes sous le couvert de la nuit ; retirer les images maintenant serait une humiliation sans précédent pour César, et les retirer face aux menaces serait une preuve éclatante de faiblesse.
Depuis cette rencontre, ils sont venus ici plusieurs fois, tant publiquement qu’en privé, et, par intervalles, ils haranguent la foule. J’ai dit à Caïphe qu’il devait ordonner à ses gens de rentrer chez eux, mais il dit que le plus qu’il puisse faire est de les tenir tranquilles en promettant de ne me laisser aucun repos tant qu’il ne m’aura pas persuadé. Leur nombre, loin de diminuer, augmente régulièrement. Beaucoup de gens viennent par curiosité, mais toutes sortes de fanatiques déchaînés arrivent de régions lointaines et prononcent des discours violents. Je ne sais pas comment ils subsistent tous, mais je suppose qu’une bonne querelle de religion est pour eux viande et boisson.
La situation ne peut durer, mais je confesse que je la trouve un peu difficile à traiter. Je pourrais les disperser par la force, mais je ne veux pas d’effusion de sang ; tous les gens à Rome qui sont pour la paix et la tranquillité (et qui ne comprennent pas le moins du monde les difficultés des gouverneurs de province) se soulèveraient contre moi. D’un autre côté, je ne devrais pas céder. Je désire ardemment donner une leçon à ces Juifs. En outre, il est vraiment important, en matière de politique, de briser leur exclusivisme, et j’ai fait un commencement. Loin que la domination romaine soit véritablement acceptée ici, il y a un mouvement lent mais régulier contre elle et contre les prêtres qui la tolèrent. À moins que nous ne commencions à briser leur obstination, nous devrons, avant longtemps, reconquérir la Judée. Si seulement je pouvais compter sur un appui convenable au pays, mais là — je sais que, lorsque je parle la main sur la poignée de l’épée, je ne dois pas attendre trop de sympathie de votre part.
Je voudrais que vous occupiez cet emploi vous-même pendant quelques mois.
Je vous ferai savoir le résultat.
DÉFAITE DE PILATE Césarée
Je remercie Jupiter de ce que l’endroit est de nouveau débarrassé des Juifs. Le dernier de leur racaille en guenilles disparaît dans les montagnes, et je vous écris, mon cher Sénèque, en hâte, pour vous raconter ce qui s’est passé. Je serai tout à fait franc avec vous, car la vérité est que je pourrais avoir besoin de votre aide et de celle de mes autres amis. Je suis content que César lui-même ne soit pas à Rome, car je ne peux me cacher que les faits pourraient lui être présentés sous un faux jour. Non, j’ai dit que je serais franc avec vous ; je devrais craindre que les faits ne lui soient rapportés fidèlement.
Après quatre jours, les Juifs ne montraient aucun signe de faiblissement. Ils se tenaient debout, s’asseyaient, dormaient et disaient leurs prières tout autour du palais et dans les rues et les places adjacentes. Surtout, ils disaient leurs prières. Marcius m’a écrit que tout, à Jérusalem, était à l’arrêt et qu’il était passivement assiégé dans l’Antonia. Joseph a rapporté que le Sanhédrin avait envoyé des émissaires à Hérode Antipas, à son frère et au gouverneur de Syrie, les suppliant d’intervenir auprès de moi au motif qu’une grave explosion en Judée aurait une répercussion désagréable dans leurs territoires. Les prêtres avaient aussi choisi la mission qu’ils enverraient, au besoin, à Rome. Je résolus d’employer une menace directe de force militaire. J’annonçai que le lendemain — le sixième jour de ces événements — les Juifs devaient se rassembler sur la place du marché tôt le matin et que je m’adresserais à eux personnellement. En même temps, j’ordonnai que toutes les troupes disponibles fussent dissimulées dans les bâtiments environnants. À la fin de mon discours, elles devaient en sortir et avancer sur les Juifs. La place du marché est un espace ouvert qui peut contenir vingt mille personnes, et elle était comble. Le vacarme, à mon arrivée, était indescriptible. Pendant dix minutes, ils crièrent après moi et les uns après les autres. Ils se comportaient comme des fous. Je ne sais pas ce qu’ils disaient ; je doute que beaucoup d’entre eux le sussent eux-mêmes. Les prêtres, qui avaient formé une ligne (pour me protéger, je crois) devant l’estrade surélevée où j’étais assis, ne purent obtenir le silence. Enfin, je me levai, donnai un signal à mes fonctionnaires et fis mine de partir. Cela les calma pour une seconde et Caïphe, montant sur l’estrade, leur dit que le Sanhédrin m’avait demandé de m’adresser à eux personnellement (ce n’était pas vrai) et qu’il était de leur devoir d’écouter tranquillement. Ils devinrent silencieux pour le moment.
Je fus poli, je fus conciliant. Je leur dis que César avait toujours été anxieux de ne pas s’ingérer dans leur religion et que je n’étais pas moins disposé que d’autres gouverneurs à respecter leurs scrupules. Mais ceci n’était pas de la religion, c’était purement un acte administratif auquel ils ne devraient
pas faire exception. Ils ne pouvaient s’attendre à être exemptés des symboles de la domination romaine, je pourrais presque dire de la citoyenneté romaine, qui étaient communs à tout le monde civilisé. À ces mots, des murmures s’élevèrent. J’étais disposé, dis-je, à examiner toute demande raisonnable qu’ils pourraient présenter, mais avant tout ils devaient retourner tranquillement chez eux. Jusque-là, rien ne pouvait être fait. Ou bien désiraient-ils entrer en conflit avec la puissance de Rome ? Je cessai brusquement et donnai le signal. Aussitôt, les troupes apparurent de tous côtés et, toutes leurs armes prêtes à l’emploi immédiat, elles encerclèrent la foule.
Que supposez-vous qu’ils firent, inutilisés [?] des sages de Rome ? Tomber dans la panique, trembler devant l’épée romaine, chercher à s’échapper ? Ils n’en montrèrent aucun signe. Assaillir les troupes, se précipiter dans le conflit dont je les avais menacés ? Pas un instant. D’abord, ils furent déconcertés et ne firent ni bruit ni mouvement. Puis l’un de leurs chefs, devant moi, cria fort en araméen et, découvrant son cou à l’épée, s’agenouilla devant le soldat le plus proche de lui. Il avait dit, m’a-t-on rapporté, qu’il subirait la mort plutôt que de céder. En un éclair, ils suivirent son exemple. Partout, prêtres et peuple à la fois, ils s’agenouillèrent, le cou découvert, rangée après rangée, devant afin de présenter leur cou au bourreau romain et derrière les chanceux le très bien ordre un massacre général. Je n’avais jamais des milliers et des milliers, à attendre leur tour. [Note : le livre imprimé est brouillé dans ce passage ; transcrit tel qu’imprimé.] La situation était ridicule. Je ne pouvais guère ordonner un massacre général. J’avais échoué l’intention de le faire. Même s’ils n’avaient eu qu’une seule tête, je n’aurais pas pu la couper, bien que cela m’eût donné le plus grand plaisir. J’avais échoué et je le savais. Il ne me fallut que quelques secondes pour me décider. Je fis signe aux grands prêtres de me suivre et je me retirai pour consulter. Laissez-moi abréger le récit de mon humiliation. J’annonçai que j’étais profondément impressionné par leur dévotion à leur religion (et cela était assez vrai), mais que ce qui m’impressionnait le plus était l’ordre et la calme résolution dont ils faisaient preuve. S’il en avait été autrement, s’ils avaient cherché à m’intimider par la violence — mais vous voyez l’argument et, bien que vous puissiez sourire, je vous assure que les prêtres ne souriaient pas. Ils me remercièrent gravement et Caïphe sortit et les harangua. Ensuite, jubilation, actions de grâces et, bien sûr, encore des prières. C’est Yahweh qui en reçoit le mérite. [Note : la source imprimée elle-même emploie « Yahweh » ici.] Toute la journée, ils sont partis en chantant leurs psaumes. Qu’ils chantent tant qu’ils le peuvent. Mais si [l’impression est brouillée au tournant de la page dans la photographie ; le sens reprend ci-dessous] doivent avoir confiance en moi et en leurs prêtres et retourner tranquillement chez eux, en chantant leurs psaumes. Qu’ils chantent tant qu’ils le peuvent.
un jour, ils auront un autre genre de gouverneur que moi. Si César abandonne sa politique de tolérance patiente, si leurs fanatiques déchaînés renversent ces prêtres politiques et rusés, si les armées romaines se mettent en marche — Yahweh les sauvera-t-il alors ? Après tout, je n’ai cherché qu’à imposer le respect
Je compte sur vous et sur mes autres amis pour présenter les choses sous le meilleur jour lorsque cette histoire parviendra à Rome. Après tout, j’ai perdu la partie. car César et ses images ont régné en maîtres au-dessus de leur Temple pendant une semaine. C’est un commencement, même si, à la fin, j’ai perdu la partie. [Note : clauses dupliquées et brouillées dans le livre imprimé ; transcrit tel qu’imprimé.]
Maintenant, j’attends le prédicateur Jean. Marcius devrait à présent l’avoir attrapé et mis aux fers. Quand il sera en sûreté ici, en Gaule [imprimé « Gaul » ; presque certainement « gaol »], l’épée s’occupera de lui. Si leur victoire sur moi leur fait penser que l’ère nouvelle a commencé, je veillerai du moins à ce que le prophète ne vive pas pour la voir.
Ainsi, vous avez lu l’une de vos tragédies à un auditoire admiratif à Rome ? Je suis sûr qu’elle sera pleine de beaux sentiments. Que ne suis-je là pour les écouter ! Que n’êtes-vous ici pour pouvoir les appliquer à ces Juifs incorrigibles, avec moi pour regarder le spectacle !
ARRESTATION DE JEAN PAR HÉRODE ANTIPAS Césarée
Marcius est revenu à Césarée en apportant deux informations. La première est que je suis devenu populaire à Jéricho, la ville frontière là-bas près du fleuve Jourdain. C’est un endroit très important, car le commerce de la basse vallée du Jourdain y passe et les droits de douane y sont considérables. Il y a quelque temps, des plaintes d’extorsion grossière contre le personnel des douanes m’ont été présentées. Le percepteur en chef est — était, devrais-je dire — un Juif de basse classe. Il volait les marchands à droite et à gauche et le produit n’atteignait pas mon trésor. L’un de ses subordonnés, un autre Juif, qui pensait ne pas recevoir une part équitable du butin, l’a dénoncé, lui et deux subalternes. C’était un vilain cas ; ils avaient retenu une partie de nos deniers ainsi que les profits de leurs propres extorsions. Je les ai jugés ici, à Césarée, puis je les ai renvoyés à Jéricho, le chef pour être crucifié et les deux autres pour être fouettés à mort. Les Juifs étaient ravis, non seulement parce que le percepteur en chef les avait volés, mais parce que c’était un Juif qu’ils haïssaient pour être entré à notre service. Maintenant, ils pourront haïr son successeur, car je vais nommer le dénonciateur à sa place. Je devrais pouvoir compter sur sa loyauté, s’il n’est pas assassiné par ses compatriotes. L’autre nouvelle est que Jean m’a échappé. Il est parti pour l’une de ses expéditions de prédication dans le pays d’Antipas. Le résultat a été le même que chez nous : des foules de paysans misérables se travaillant jusqu’à la frénésie et voulant savoir s’ils ne pourraient pas suivre sa direction. Antipas peut encore moins supporter les discours sur un nouveau Royaume que nous. S’il y a des troubles dans son pays, des troupes romaines y seront envoyées pour l’aider, et une fois qu’elles y seront, ce sera adieu à sa ridicule petite monarchie. Il le sait et il attendait Jean. Le prédicateur est maintenant en sûreté, enfermé dans les cachots de Machéronte, une forteresse désagréable et sombre dans les collines à l’est de la mer Morte. Je dirais qu’il a vu sa Judée pour la dernière fois. Si Antipas a le moindre bon sens, il en finira avec lui. C’est la seule méthode sûre, croyez-moi, avec des gens qui mêlent leur religion et leur politique.
Je ne suis pas fâché, à la réflexion, qu’Antipas se soit chargé de cette affaire lui-même. Une certaine dose d’odieux s’attachera à lui, car Jean a beaucoup de partisans. Mais parfois, lorsque je reste éveillé la nuit, je souhaite que ce soit moi qui me fusse occupé de Jean. Le percepteur des impôts de Jéricho est un piètre substitut.
LE PROBLÈME DE L’AQUEDUC Césarée
Je n’ai pas été surpris d’apprendre que les deux Hérode avaient déposé une plainte contre moi à Rome lorsqu’ils ont entendu parler des images. Les chiens ! Ils ont la morale des tribus bâtardes dont ils descendent. Mais — grâce sans doute à vous et à mes autres amis — je les ai vaincus. J’ai reçu une lettre officielle au nom de César (écrite par l’un des affranchis de Séjan) me félicitant de m’être tiré d’une situation difficile sans effusion de sang et, en même temps, censurant mon action de m’y être mis. La morale est qu’il ne faut pas échouer ; il faut vraiment réfléchir longuement avant d’agir, mais ensuite aller jusqu’au bout malgré toute opposition.
Antipas est trop occupé par ses manœuvres contre moi. Il y a maintenant bien des semaines qu’il a emprisonné Jean et il vient de m’envoyer une lettre, un suave
morceau d’hypocrisie, disant qu’un certain Jean, un fanatique dangereux, avait été arrêté de son côté de la frontière, mais puisque l’homme avait [?] prêché la désaffection pendant un temps considérable à l’intérieur de ma frontière, il présumait que je souhaiterais m’occuper de lui [?] étaient prêts à me le remettre. [Note : le bord gauche de la photographie rogne quelques caractères sur cette page ; les mots entre crochets sont des reconstructions au mieux.] J’ai répondu que mes officiers auraient plusieurs fois arrêté Jean s’il avait été dans le territoire d’Antipas et qu’Antipas ferait donc mieux de s’occuper des incidents survenus sur son propre terrain. [J’ai ?] des difficultés bien à moi, car j’entends dire que certains des partisans de Jean vont et viennent, suivant son exemple et, [?] que leur maître reviendra.
[Pour passer ?] à la construction des routes et des aqueducs. Je suis vraiment heureux lorsque je vois les bandes d’ouvriers au travail sur les routes de collines en haut — [re]marquez-le bien, mon bon Sénèque, non pas « route », car je refais à la fois celle qui monte depuis la côte et celle qui [mène ?] et Jéricho. « Pourquoi vous donner cette peine ? » direz-vous. « N’est-ce pas une extravagance ? » Non, parce que par ces routes les matériaux [pour ?] un aqueduc. Je serai fier de l’aqueduc, je puis vous l’assurer. Je compterai sur lui pour perpétuer mon nom dans l’histoire. J’ai passé plus de temps dans les collines au sud de Jérusalem au cours des dernières semaines que je n’en ai passé à Césarée. Il y a vingt-quatre milles [i]maginables à maîtriser et je vais à cheval de point en point, regardant les hommes tailler à travers les collines, brisant [?] posant les fondations de mes réservoirs. J’ai tiré des ouvriers de toutes les régions environnantes, de Galilée, du [Jour]dain, d’Idumée, et même de Syrie, mais comparativement peu de Jérusalem, l’endroit qui doit en bénéficier. Les [Juifs ?] n’ont rien à faire avec nous, même lorsque nous cherchons à les aider. Ils n’ont que du mépris pour les Samaritains et [?] part à leur apporter une bonne provision d’eau. Ils préféreraient se passer d’eau, ou l’avoir souillée, plutôt que de prendre un [?] romain. histoire. Il y a un rabbin à Jérusalem qui a dit qu’il n’y avait probablement que deux vraiment bons Juifs dans toute l’[hi]stoire. [Per]sonne. Ou peut-être, a-t-il ajouté, n’y en avait-il qu’un seul — lui-même.
[Le ?] coût de l’aqueduc [me pèse ?]. Je suis inquiet au sujet du coût de l’aqueduc. Les hommes sont payés régulièrement, mais de grosses sommes seront bientôt dues aux entrepreneurs. Elles ne peuvent sortir des impôts ordinaires ni, autant que je puisse voir, puis-je faire un prélèvement spécial qui produirait le montant nécessaire. J’ai demandé au Sanhédrin de me [faire ?] des suggestions, mais ils sont d’aucun secours. Ils parlent et parlent, mais ils ne font aucune proposition. Ils disent que les entrepreneurs sont extorsionnaires ou bien ils admettent la nécessité de l’aqueduc, mais disent que l’ouvrage aurait dû être ajourné, ou bien ils déclarent carrément que Rome devrait payer pour cela. Je leur ferai chanter un autre air, lorsque j’en aurai fini avec eux.
PREMIÈRE MENTION DE YESHUA Césarée
Le Sanhédrin est obstiné. Je lui ai dit qu’il doit trouver des moyens, dans les trois mois, de payer l’aqueduc et des conférences [sans] fin avec ses principaux hommes. Je répète jusqu’à en être las — « Pour la première fois de son histoire, Jérusalem aura une bonne eau potable. Elle est essentielle pour la santé de votre grande ville. » Ils restent impassibles. L’un d’eux a dit avec hauteur — « L’eau à boire n’a pas d’importance réelle. Ce n’est qu’une affaire du corps impur. Ce qui compte, c’est la provision pour l’âme — l’eau pour les ablutions qui sont ordonnées par notre Loi. » (Ils sont toujours à leurs lavages cérémoniels ; je n’ai jamais pu comprendre comment des gens qui se lavent tant de [fois par j]our.) Cet argument m’a donné une occasion. « Précisément », ai-je rétorqué, « vous avez besoin de grandes quantités d’eau pour vos ablutions [et sa]crifices. » (Ils ont, vous devez le savoir, un énorme bassin d’eau dans le Temple pour laver le sang des sacrifices.) [Par consé]quent, une affaire de religion autant que de santé et de décence et je devrais m’attendre à ce que vous soyez prêts à me soutenir [dans le ch]oix que je vous fais. »
Alors une idée brillante m’est venue à l’esprit. « Puisque », ai-je ajouté, « l’aqueduc, d’après vos propres dires, sera d’un grand secours pour vos exercices religieux, pourquoi ne pas le payer avec l’argent du Temple ? » Vous croiriez à peine avec quelle fureur ils ont accueilli cette raisonnable suggestion. « Vol » et « sacrilège » étaient les mots les plus faibles qu’ils aient employés. Je leur ai protesté qu’ils pouvaient le considérer comme un prêt et, en imposant une taxe à Jérusalem et en l’étalant sur douze mois (ou plus longtemps, s’ils le choisissaient), rembourser les fonds du Temple. Ils étaient presque [?] mais je suis resté ferme et je leur ai ordonné de porter la proposition devant une réunion formelle du Sanhédrin au complet. Plus j’y réfléchis, plus ce projet me paraît agréable. Il résout les difficultés avec une telle simplicité.
Les nouvelles de votre dernière lettre font une lecture divertissante. Je croyais que nous étions tombés assez bas quand des rejetons de nos anciennes maisons nobles provoquaient des émeutes aux Jeux, mais je ne m’attendais jamais à apprendre qu’un Claudius combattait comme un vulgaire gladiateur devant la populace pouilleuse, se produisant comme un acteur sur la scène. Je n’ai, je le crains, aucun ragot aussi excitant à vous offrir. L’un des rabbins qui regardait mon aqueduc avec faveur a été assassiné hier, au moment où il quittait sa maison pour le Sanhédrin. Cinq malfrats sont tombés sur lui, avec plus de vingt blessures. Il n’y a pas la moindre chance d’attraper les meurtriers, bien que leur cachette soit connue des gens. Des rapports de la frontière signalent qu’un autre prédicateur errant, un certain Yeshua, a fait son apparition en Galilée ; j’ai dit de garder un œil sur lui. La fille unique de l’un des principaux prêtres de Jérusalem s’est enfuie avec un marchand grec. Ils voulaient la [?] et ont déclaré qu’elle avait emporté une partie de l’argent de son père. Il peut s’en passer. Hélas ! les soldats ne sont pas arrivés à la maison avant qu’elle ne fût partie en sûreté, et aujourd’hui je suis tout à fait dans les bonnes grâces de Procula.
Vous pouvez imaginer mon étonnement à votre lettre. Que dira Tibère César quand il apprendra qu’un Claudius est devenu gladiateur ! (Note : L’empereur Tibère appartenait à la lignée claudienne, qui était notoire pour son arrogance. « L’orgueil de la famille claudienne », dit Tacite, « était invétéré dans sa nature. »)
MORT DE JEAN ET QUESTIONS AU SUJET DE YESHUA Jérusalem
Je suis monté à Jérusalem pour régler mon différend avec le Sanhédrin et, cette fois, je suis sérieux. Ils refusent formellement toute contribution tirée du tribut du Temple, même pour quelques mois. Ils m’ont envoyé une fastidieuse tartine (une écriture ennuyeuse) soutenant qu’un aqueduc est une affaire impériale et que le trésor de César devrait le payer. Tout au plus admettront-ils seulement qu’il devrait être payé à même
de l’imposition ordinaire de la province, et celle-ci, disent-ils, est déjà plus lourde que la province ne peut le supporter. Ils sont assez insolents pour affirmer que l’approvisionnement en eau pour les ablutions cérémonielles exigées par leur Loi a toujours été suffisant et que leurs autres besoins ne justifient pas une dépense aussi somptueuse. Je les ai informés que l’argent doit être trouvé sans délai et que je prendrai, au besoin, des mesures pour le trouver pour eux.
Je n’ai aucune patience pour leur précieuse Loi, qui nous enserre (eux et nous) à chaque pas de règlements minutieux. Une partie vient de Moïse, mais une grande partie est leur propre création. Leurs savants ont passé leur vie pour leurs livres sacrés, mais la partie la plus fastidieuse, pour autant que je puisse l’apprendre, est de leur propre création. Pouvez-vous croire qu’ils ont des volumes entiers écrits sur des générations à concevoir les règles religieuses les plus élaborées et les plus ridicules ? Avez-vous jamais entendu parler de leurs règles pour se laver et de ce qu’il y a un tome ou deux consacrés uniquement au sujet du lavage avant les repas ? Avez-vous jamais entendu parler du rabbin qui mourut de soif ? Il était enfermé dans une ville assiégée et on lui avait assigné chaque jour une demi-cuillerée d’eau. Il l’employa toute à des lavages cérémoniels et mourut dans les agonies de la soif. J’aimerais soumettre le vieux Anne à cette épreuve. Ou connaissez-vous l’histoire du mulet pieux ? Il appartenait à un prêtre qui ne toucherait à aucune nourriture sur laquelle, à l’achat, la dîme n’avait pas été payée au Temple. Pendant des jours, le mulet refusa sa nourriture. Était-il malade ? Était-il boiteux ? Était-il simplement têtu comme un mulet ? Non, mon cher Sénèque, croyez-moi, ils découvrirent que, lorsque sa nourriture avait été achetée, la dîme n’avait pas été payée au Temple. Il ne voulait pas enfreindre la Loi. Ce sont tous des mulets à Jérusalem.
À propos, je ne serai plus importuné par Jean, le prédicateur, fils de Zacharie. Il est mort. J’ai reçu une notification formelle du gouverneur du château de Machéronte. Il a reçu de son maître Hérode Antipas — dépêchés depuis sa capitale, Tibériade, en Galilée — l’ordre d’exécuter Jean comme fomentateur de rébellion et de m’en informer. Il y avait, paraît-il, une raison particulière à l’action d’Antipas. Vous vous souvenez que je vous ai dit qu’un autre agitateur, nommé Yeshua, avait fait son apparition en Galilée. Alexandre, qui sait beaucoup de ce qui se passe — et me le dit parce qu’il est jaloux de l’estimable Joseph — dit que Yeshua vint à l’origine de Galilée visiter Jean. Il se trouvait en fait en Judée quand la nouvelle se répandit que Jean avait été arrêté, sur quoi il s’enfuit dans son propre pays. Là, il joue exactement le même jeu que son maître. Il exhorte ses compatriotes à être humbles (je l’aime pour cela) et parle en grand de la venue du royaume. Il s’est aussi établi comme faiseur de miracles, guérissant des gens malades et divers fous (ils sont nombreux en Galilée) et, bien entendu, cela attire la foule superstitieuse. Antipas ne l’aimerait en aucun cas, mais ce qui l’a vraiment troublé, c’est la découverte que des communications passaient entre Yeshua et les partisans de Jean. Aussi, très sagement, il a mis fin à Jean et il est déjà — Joseph le confirme — en train de s’enquérir de Yeshua. J’aurai de bons motifs de plainte s’il laisse cette affaire grandir.
Il y a un côté de l’affaire qui m’amuse et me ravit. Yeshua est en querelle avec les légistes et les prêtres. Tout ce qui touche à la Loi ou menace leur autorité éveille leur jalousie instantanée. De même que j’ai dit au Sanhédrin que j’attendais d’eux qu’ils me signalent toute agitation dont ils entendraient parler, de même je tiens à leur faire savoir assez vivement la négligence que je peux leur imputer. J’ai informé Caïphe des rapports qui me parvenaient au sujet de Yeshua et je lui ai dit que, puisque le Sanhédrin revendiquait l’autorité même en Galilée, il ferait bien de s’en occuper. Il a répondu aussitôt avec insistance, disant que, d’après ce qu’ils avaient entendu de Yeshua, bien que ce fût encore peu, ils le désapprouvaient de tout cœur et qu’ils envoyaient une députation d’hommes savants en Galilée pour l’examiner. En lui-même, un homme est une personne sans conséquence, le fils d’un simple ouvrier. Mais alors, Simon, l’un des coquins qui ont causé des troubles il y a quelques années, était, avec d’autres, un autre fauteur de troubles, était un berger. C’est le pire, chez ces Juifs, que le rang ne signifie rien pour eux. Ils suivront n’importe quel fils du sol s’il sait bien se battre, bien voler ou bien parler — surtout s’il y ajoute quelques miracles par-dessus le marché — et, avant que vous sachiez où vous en êtes, ils l’établiront pour roi. Cependant, avec Antipas et le Sanhédrin qui le surveillent, et avec moi qui l’attends en Judée, c’est une piètre perspective pour Yeshua.
En tout cas, je ne puis m’émouvoir de rien en ce moment, sinon de mon aqueduc. C’est une œuvre noble, digne de se ranger aux côtés de celle d’Hérode lui-même à Césarée. Pouvez-vous me suggérer comment je vais me procurer l’argent ? Mes oreilles sont grandes ouvertes. Mais attendez en patience. J’ai un secret ; je m’en frotte les mains, mais je n’ose le confier même à vous. J’espère, quand je vous écrirai la prochaine fois, vous informer que j’ai l’argent entre les mains, et je l’aurai, dussent les Juifs en souffrir.
SAISIE DU TRIBUT DU TEMPLE Jérusalem
Il y a trois jours, tôt le matin, je me suis emparé du tribut du Temple. Pas de tout — admirez ma modération. Je n’ai pas fait de descente dans le trésor du Temple lui-même, car cela aurait signifié une bataille rangée et des pertes que je ne pouvais me permettre. Vous excuserez ma réserve, je pense, quand vous vous souviendrez des circonstances de mes exemplaires plus fortunés : Crassus avait occupé Jérusalem avec une grande armée alors qu’il était en route pour la Parthie, tandis que Sabinus prit le Temple d’assaut. Mes prétentions et mes méthodes étaient toutes deux plus modestes. Le tribut du Temple est apporté à Jérusalem des communautés juives étrangères vers cette époque chaque année (au début du printemps). L’Égypte, l’Asie Mineure et la région de l’Euphrate sont les plus gros contributeurs. La plus grande partie vient en monnaie, mais il y a aussi les riches dons des pieux : de la vaisselle pour le service du Temple, des bijoux et des ornements, de l’or à fondre. La contribution de l’Égypte, hélas ! est arrivée au Temple en sûreté il y a une semaine, mais celle des villes d’Asie attendait à Césarée une escorte et celle de l’Euphrate (elle comprenait une belle barre d’or massif, don de Ctésiphon) était sous escorte à quelques milles de Jérusalem. Les Juifs, dois-je expliquer, envoient leurs propres gardes, mais, dans la province, le gouverneur fournit une escorte militaire. Le coffre qui était arrivé à Césarée, je l’ai confisqué sans plus de façons. Les Juifs ne purent résister ; ils s’en allèrent, hurlant, à Jérusalem, et trouvèrent à leur arrivée que le même sort était échu à la caravane de l’Euphrate. Cela demanda quelque organisation. Nous doublâmes l’escorte la dernière nuit et, quand la caravane arriva au voisinage du Temple au petit matin, Marcus sortit de l’Antonia avec une cohorte entière et fit littéralement entrer au pas de course toute la procession dans la citadelle. Le spectacle était vraiment comique. Nos hommes y prirent un plaisir complet. Tout fut fait si vite que les gardes juifs, qui comprenaient des fonctionnaires très dignes, pouvaient à peine en croire leurs yeux quand ils virent les portes de l’Antonia se refermer derrière eux et mes hommes compter et emporter méthodiquement les coffres. L’un ou deux furent assez fous pour offrir de la résistance, mais nous les en guérîmes bientôt. Pas d’effusion de sang, mais ils eurent quelques contusions
à montrer à leurs compatriotes.
Le tumulte au sujet des images, dans ma première année — vous souvenez-vous de ce regrettable incident ? — n’était rien comparé à ce qui s’est passé maintenant. Tout Jérusalem est sortie en moins d’une heure. Ils criaient et hurlaient, ils menaçaient d’abattre l’aqueduc, ils frappaient de leurs poings les murs de l’Antonia. Les prêtres se massèrent en une foule dense autour du trésor du Temple, de peur que celui-là aussi ne fût attaqué par moi. La perte d’argent les touche au vif. Je n’étais pas d’humeur, cette fois, à les laisser manifester pendant des jours. J’avais habillé un grand [?] de soldats en vêtements ordinaires, sous lesquels leurs armes étaient cachées. Quelques-uns, je les fis sortir de l’Antonia avant l’aube. Un autre [?] fut dissimulé dans le palais d’Hérode. C’étaient tous des Samaritains et des Iduméens, de sorte qu’ils pouvaient se déguiser facilement sans crainte d’être reconnus. Ils étaient environ un millier. Ils se rassemblèrent aux abords de la foule et prirent part aux cris. D’après ce que je connais de certains d’entre eux, je dirais qu’ils firent tout ce qu’ils purent pour stimuler la foule. Dans l’après-midi, je sortis sur la tour au-dessus de la porte. J’annonçai que l’argent serait employé par moi à leur profit, de la manière que je jugerais convenable. Puis je les dispersai. Tumulte redoublé ; menaces contre le gouverneur sacrilège, malédictions, et même des pierres. Une trompette sonna, et mes braves gaillards, dévoilant leurs armes, tombèrent sur la foule. Le cri de rage et de terreur qui s’éleva aurait pu être entendu à Rome. La foule s’enfuit pêle-mêle, mais la presse était si grande que beaucoup ne purent s’échapper dans les rues étroites et les bras des soldats ne restèrent pas oisifs. Je ne sais combien furent tués, car les morts furent emportés rapidement par leurs amis, mais le nombre fut grand. Tout est tranquille depuis. Je vous dirai que j’ai strictement interdit à mes hommes de poursuivre la foule dans le Temple et que l’ordre fut obéi. Je n’ai rien vu d’Anne et de Caïphe. Je suppose qu’ils ne sont pas venus, mais qu’ils ont envoyé quelque message astucieux à dire à leur place. Ils envoient la députation habituelle à Rome, mais je ne suis pas nerveux quant au résultat. Les principaux entrepreneurs, que j’ai déjà payés avec l’argent du Temple, sont de bons amis de Séjan et ils ne doutent pas qu’avec une dépense judicieuse parmi ses affranchis tout ira bien.
Aussi suis-je satisfait. L’aqueduc sera bientôt terminé et il y a de l’argent, et au-delà, pour le payer. J’ai réglé quelques-uns de mes comptes avec les Juifs et spécialement avec leurs prêtres trafiquants de religion. Ils ont eu une leçon sévère — espérons qu’ils en profiteront. Pourtant, je crains que le ton de cette lettre ne vous plaise pas, mon cher Sénèque. Je ferai donc une suggestion. Vous vous êtes plaint du ton de ma lettre à moi : du bruit, des loyers exorbitants, du prix et de la mauvaise qualité de la nourriture. Visitez-moi donc en Judée, à la fois pour restaurer votre esprit épuisé. N’imaginez pas, admirable Horace, que ceux qui traversent les mers à la recherche du perdu changent, et non leur esprit ? Ah, mais traversez jusqu’en Judée et voyez si le climat ne subira pas un changement frappant. Je sais que je suis enclin à me préparer contre les Juifs ; c’est un juste ridicule. Mais moi, je vis parmi eux ; vous, vous ne voyez leurs boutiques et leurs synagogues qu’à distance sûre, en passant en hâte dans votre litière vers une cause telle qu’une fête ou un rassemblement des beaux esprits.
UNE LEÇON POUR LES GALILÉENS Jérusalem
Je vous écris de nouveau avant de partir pour l’une de mes inspections périodiques de la province. Marcius et Joseph me préviennent tous deux que j’aurai un mauvais accueil à cause de la saisie de l’argent sacré. Je n’en suis pas si sûr. C’est un sacrilège, bien entendu, pour eux tous, mais les gens de la campagne n’aiment pas le sacerdoce avide et rapace de Jérusalem, qui s’engraisse de leurs offrandes et, en outre, seule Jérusalem bénéficie de mon don d’une bonne eau. Pourquoi les Galiléens paieraient-ils pour des émeutes de rue à Jérusalem ? Pourquoi la Galilée paierait-elle le tribut du Temple contre la spoliation ? Peut-être ne serai-je pas tout à fait impopulaire après tout. Je ferai savoir au peuple que leur Sanhédrin voulait payer l’aqueduc à même les impôts du peuple.
Cela fait maintenant un mois depuis le coup, au sujet duquel j’ai reçu beaucoup de félicitations de mes amis. À l’exception d’un épisode sérieux, j’ai été passablement en paix. Je n’ai pas faibli dans ma détermination. J’ai interdit toutes les manifestations, les réunions publiques et même les rues. Cela mit fin à leur oraison de coin de rue. Les pires contrevenants n’étaient pas les prêtres et les légistes eux-mêmes, mais les jeunes je-sais-tout qui assistent à leurs cours et qui fournissent l’esprit qui manque au peuple ordinaire. Il y avait un homme en particulier, un personnage obstiné, un Juif de Tarse, grand parleur et coupeur de cheveux en quatre, qui eut beaucoup à dire, lors de son arrestation, au sujet de son état de citoyen romain. Il se trouva qu’il l’était, de sorte qu’il fut relâché, mais je dis au centurion de lui murmurer de ne plus retomber entre nos mains, car même un citoyen romain pouvait être tué en tentant de s’échapper. Il y eut aussi des placards séditieux, pendant les premiers jours, me diffamant, moi et César. La ville en éclata en une véritable éruption, jusqu’à ce que nous attrapions un groupe de trois au travail sur les murs de l’Antonia pendant la nuit. Il y avait autre chose sur le mur de l’Antonia, en plus des placards, le matin.
Il y eut un incident sérieux. Il fut produit par un groupe de Galiléens venus au Temple. Ces gens ne sont jamais à leur aise à Jérusalem. Ils sont regardés comme une race mêlée, comme un peu inférieurs au Juif judéen pur, et je suppose qu’ils le sont, étant si proches des Phéniciens et des Grecs et de diverses sortes de Syriens. Les Galiléens se croient aussi bons que n’importe quel Juif vivant ; ils sont d’autant plus défiants envers nous, Romains, parce qu’ils sont eux-mêmes gouvernés par Antipas, et, en tout cas, une visite à Jérusalem est pour eux une excursion à laquelle ils se livrent avec une gaîté bruyante et expansive. Ce groupe, qui arriva il y a quinze jours, avait entendu parler de ma saisie de l’argent du Temple, mais n’avait pas entendu dire que les manifestations étaient interdites. Quand la populace bruyante atteignit l’Antonia, j’envoyai les avertir ; ils nous insultèrent avec colère et déclarèrent qu’en entrant dans le Temple ils protesteraient contre le sacrifice coutumier à César et à Rome. Je les fis suivre dans le parvis extérieur du Temple par une troupe de soldats qui tombèrent sur eux avec des épées pendant qu’ils achetaient les animaux pour leurs propres sacrifices. Les autres Juifs regardaient. Je pense que cette preuve que je ne m’arrêterais pas même devant l’entrée dans le Temple a fait une bonne impression. Le reste du groupe galiléen repartit pour son propre pays le même jour et, quand ils répandront la nouvelle, cela devrait apprendre à leurs compatriotes à ne pas prendre de libertés avec moi. J’ai envoyé un rapport à Antipas et l’ai prié de mieux contenir ses sujets.
Je n’aime pas ce que vous me dites de la prévalence des « délateurs » à Rome. Si un homme prend parti pour ou contre Séjan, il en prend le risque et doit se plaindre du résultat, mais ce système expose même les plus innocents à la rancune et à la vengeance privées. Assurément, un Romain devrait être à l’abri d’une dénonciation par son affranchi. Je ne prête aucune attention aux délateurs anonymes ici, bien qu’il y en ait beaucoup à
l’œuvre. Ceux qui nous haïssent le plus cherchent toujours à ruiner les prêtres et les nobles qui travaillent avec nous, mais, à moins que l’accusateur ne soit prêt à se présenter, je ne l’écoute pas. En cela, je sais que j’aurai votre appui. Pour la rébellion, pas de pitié ! Mais notre justice romaine ne doit pas servir à régler des rancunes privées. « Admirable », dit L. Annaeus Sénèque, « et sous quelle rubrique vient l’appropriation de l’argent sacré du Temple ! »
LES ENQUÊTES D’ANTIPAS À NAZARETH Césarée
J’ai passé près d’un mois à parcourir les districts du nord de ma province. J’ai inspecté des postes frontières, conféré avec mes officiers du revenu, entendu d’innombrables griefs et redressé bon nombre d’entre eux. Je voulais découvrir par moi-même si cette partie du pays souffrait autant des effets de la sécheresse et des mauvaises récoltes qu’on me l’avait dit. J’ai découvert que c’était le cas. En bien des endroits, la condition du peuple était vraiment misérable. J’ai découvert que chaque synagogue avait été utilisée comme un centre de mauvaise volonté contre moi, mais j’ai convoqué les anciens des villages, entendu leurs récits de détresse et annoncé des remises d’impôts. Dans certains cas, j’ai promis de leur envoyer des secours dès mon retour à Césarée, et c’est ce que je fais maintenant. Dans l’ensemble, je ne suis pas mécontent.
Ce fut un plaisir d’être parmi les Samaritains. Ils ont une haine des plus aimables pour le sacerdoce de Jérusalem, qui les traite comme des chiens et les tient hors du Temple. Les Samaritains eux-mêmes sont en tout point aussi bons que les vrais Juifs et ils ont certainement les mêmes caractéristiques générales : un jour ce sont des paysans et le lendemain ce sont des voleurs ; aujourd’hui [?], c’est la charrue et le lendemain c’est le couteau ou la fourche contre César ou Hérode ou quiconque est le « tyran » du jour. Pourtant, je suis gouverneur depuis trois ans maintenant sans beaucoup de troubles graves, et en cela, autant que n’importe lequel de mes prédécesseurs, sauf Valerius, l’a fait. Si j’étais retiré maintenant, je laisserais la province en meilleur état que je ne l’ai trouvée. Je ne suis pas mécontent.
Au début de ma tournée, j’ai emmené Procula jusqu’à la frontière de la Galilée. Elle rend visite à la femme du gouverneur de Syrie, une ancienne camarade d’école à elle, et je l’ai mise sur la grand-route de Damas. J’ai envoyé Alexandre avec elle en Galilée et je lui ai dit de découvrir quelque chose pour moi au sujet du dernier agitateur. Il l’accompagna jusqu’à Damas. Il fit une visite éclair à Nazareth, à laquelle Yeshua appartient, et visita sa famille. Il les trouva dans un état d’effroi. Les agents d’Antipas ont été à Nazareth les interroger au sujet de Yeshua et ils craignent d’être impliqués dans toute punition qui pourrait lui échoir. Toute la ville partage leur nervosité. Il semble que la famille et leurs amis poursuivirent en fait Yeshua, qui se déplace rapidement d’un lieu à un autre, comme le font tous ces prédicateurs, et auraient voulu le faire emmener et enfermer pour le tenir — ou plutôt pour se tenir eux-mêmes — à l’écart des ennuis. Ils dirent aux gens d’Antipas que Yeshua n’était pas entièrement responsable de ses actes ; il avait toujours été un peu bizarre et avait causé des ennuis à sa famille, et ils n’avaient jamais pu le maîtriser. Assurément, ils ne le peuvent pas maintenant, car non seulement il les répudie brusquement, mais les foules qui le suivent augmentent chaque jour et ne veulent pas entendre un mot contre lui. Aussi ces malheureuses gens sont-elles prises de panique. J’ai écrit à Caïphe pour le presser de me dire si le Sanhédrin a pris quelque mesure.
Vous souvenez-vous du marchand grec qui s’enfuit avec la fille d’un prêtre ? Pendant mon absence, il a reparu à Césarée — seul. Il a dit à tout le monde que la Juive l’avait quitté, mais l’histoire qui court est qu’il l’abandonna quelque part en Afrique et que les Juifs en ont envoyé un récit à sa famille à Jérusalem. Comme un fou, il persista à faire sa tournée habituelle d’affaires en Judée. Il parla même de visiter Jérusalem. C’était un joyeux compagnon avec une tignasse de cheveux noirs, toujours à faire des plaisanteries et à rire de lui-même. Quand on l’avertit de ne pas aller à Jérusalem, il dit qu’il s’était fait prosélyte et qu’étant converti au judaïsme, il serait pris en charge par Yahweh. Aussi partit-il en riant pour Jérusalem et c’est la fin de lui. Il a disparu de la surface de la terre. La jeune femme avait plusieurs frères et cousins qui sont parmi les plus stricts des stricts. À Rome, toute l’affaire aurait été une plaisanterie, mais on apprend vite à ne pas sourire de telles choses ici. Du moins, on devrait. Le Grec ne voulut pas apprendre, et maintenant, où est-il ?
TENTATIVE EN GALILÉE POUR FAIRE DE YESHUA UN ROI Césarée
Un paquet de vos lettres m’a rendu heureux. Les navires ont été retardés par le gros temps, de sorte que plusieurs lettres sont arrivées à la fois. Avant de les ouvrir, je me crois important, occupé de graves affaires d’État, une partie non inefficace de la grande machine de César. Mais quand je les lis, ah, moi ! je souhaite être de nouveau au centre du monde, dans le Forum ou le Sénat, le théâtre ou l’antichambre de Séjan, au milieu du bruit et de la fumée de Rome, où, après tout, un homme vit vraiment. Ici, rien n’arrive — rien, du moins, qui compte ; d’ici, rien ne peut surgir ; combien, je vous prie de me le dire, Rome saura-t-elle ou se souciera-t-elle jamais de la Judée, à moins qu’il n’y ait une guerre et que des postes confortables ne doivent être trouvés pour nos nobles oisifs dans l’état-major du commandant ? Voilà, j’ai eu mon grognement. Voyons si, après tout, j’ai des nouvelles pour vous payer de vos lettres.
Procula a vu et entendu le Galiléen Yeshua. Elle m’écrit que, dès qu’ils eurent franchi la Galilée et pris la route qui longe le côté ouest du lac, ils commencèrent à n’entendre parler guère d’autre chose. Alexandre, le furet, furetait ici et là, recueillant des renseignements. Il semble que toute la Galilée est en émoi au sujet de Yeshua ; chacun connaît quelqu’un qui a entendu parler de quelqu’un d’autre qui a été guéri de quelque maladie ou autre, et la chose intéressante (pour moi) est qu’un certain nombre de mes bons sujets de Judée sont aussi en Galilée, suivant le prédicateur, alors qu’ils seraient mieux employés à suivre leurs occupations chez eux. Alexandre avait arrangé, comme il se trouva, que Procula fît halte à une ferme vers l’extrémité nord du lac, et, pendant qu’elle avançait — mais vous aurez le récit dans ses propres mots, tels qu’elle me l’a envoyé :
« Nous tombâmes soudain sur une foule de gens qui se hâtaient le long de la route devant nous et sur les pentes qui descendent vers la mer et même le long de la plage. D’autres les rejoignaient par les sentiers qui venaient des collines. Personne ne faisait attention à nous. C’étaient des Juifs de toutes sortes — pour la plupart des gens robustes et en bonne santé, mais il y avait aussi des malades et des infirmes, qui se traînaient ou étaient portés par leurs amis. La foule était excitée, gesticulant, montrant du doigt un bateau qui suivait la ligne de la côte, et criant à ceux qui étaient à bord. Je
pensé d’abord qu’ils étaient en colère, mais Alexandre a dit qu’ils appelaient Yeshua, qui était à bord, à venir à terre et à leur parler. Ils continuaient à crier les mêmes mots encore et encore. Je ne pouvais pas le comprendre parce que tout était en araméen et, quand je l’ai demandé à [Alexandre ?], il a seulement secoué la tête et marmonné quelque chose au sujet de ce que c’était une mauvaise affaire. Il ne voulait pas me dire ce qu’ils voulaient dire, bien qu’[il me l’ait dit ?] plus tard. Quand nous nous sommes arrêtés à la ferme, la foule s’est précipitée et, bientôt, je pouvais les voir quitter la grand-route et se hâter vers le rivage. Alexandre a demandé la permission d’aller après eux et j’ai dit qu’il le pouvait, à condition qu’il m’emmène avec lui. Nous y sommes donc allés, avec une escorte — ne craignez rien — et, après une demi-heure, nous les avons tous trouvés en une grande masse, en bas près de l’eau, avec Yeshua debout sur un monticule dans le champ, s’adressant à eux. Ils étaient des milliers et des milliers, et, à l’arrière, près de nous, quelques groupes de Juifs mieux habillés, qui se tenaient à l’écart, regardant et écoutant. Alexandre leur a jeté un coup d’œil et a marmonné de nouveau. « Des espions de Jérusalem », a-t-il dit, et il est parti leur parler.
’J’ai vu le prédicateur clairement. C’est un homme étrange, maigre et rude, comme s’il était consumé par le feu de sa passion. Quand on voit son visage et qu’on l’entend parler, il est plein d’assurance, impérieux, souvent farouche. La foule était bruyante au début parce que ceux de l’arrière ne pouvaient pas entendre et qu’il y avait des interruptions. Il les a fait taire en quelques mots. Il était comme un général parmi les légions et ils lui obéissaient [comme ?] de simples soldats. Il parlait toujours comme si personne ne pouvait le contredire. Il a commencé tranquillement, puis il a élevé la voix et est devenu dur et véhément. Les Juifs de Jérusalem s’agitaient et murmuraient entre eux. Alexandre a dit qu’il les dénonçait, eux et leurs amis. Je n’ai jamais rien entendu qui sonnât si passionné et si amer. Puis il est redevenu plus calme et il est parti d’une manière ravie, comme s’il ne savait pas que les gens étaient là. Il y a eu alors un murmure et un mouvement dans la foule, [tandis qu’?]ils se pressaient vers lui. Alexandre ne pouvait pas détacher ses yeux de lui. Il ne prêtait aucune attention à mes questions. « Un temps meilleur s’en vient ! » et il a ri d’une manière bizarre et anxieuse. Je devrais citer quelque chose [qu’il a dit ?] à lui-même. « Un temps meilleur s’en vient ! » et il a ri d’une manière bizarre et anxieuse. J’ai pensé aussitôt [que ?] c’était ce que le prédicateur avait dit. Il n’arrêtait pas de regarder le groupe de Jérusalem et disait qu’il devait vous faire un rapport tout de suite.
’Alors ceci s’est produit. Yeshua a soudain levé le bras et crié quelque chose d’étrange. Ils ont cessé de se presser vers lui et se sont assis sur l’herbe en un grand cercle autour de lui — excepté les Juifs de Jérusalem, qui n’ont fait aucun mouvement mais ont continué à regarder. Je suis sûr d’avoir vu certains d’entre eux aller au Sanhédrin. Alors Yeshua a appelé quelques-uns de ceux qui se tenaient près de lui et ils lui ont apporté du pain. Il l’a rompu en petits morceaux — si petits que, de là où je me tenais, je pouvais à peine les voir du tout. Il les a donnés aux hommes et ils sont allés le long des rangs les distribuer à la foule, pendant que le prédicateur continuait à parler. J’aurais aimé pouvoir comprendre. Tout ce que j’ai pu tirer d’Alexandre, c’est que le prédicateur les enrôlait comme ses disciples, mais que ce n’était pas un [enrôlement ?] militaire, mais purement religieux ; le fait de manger le pain était un symbole qu’ils s’enrôlaient sous lui, pour vivre comme il vivait et pour faire toutes les choses qu’il leur avait dit de faire. Alexandre a ajouté que c’était dangereux, que cela pourrait être mal compris.
’[La chose la plus étrange ?] allait suivre. Quand la cérémonie fut terminée, tout fut silencieux pendant quelques secondes, puis la foule commença à s’agiter et à parler. Peu à peu, ils devinrent de plus en plus excités. Yeshua dit quelque chose aux hommes autour de lui et, courant vers la mer, ils commencèrent à tirer le bateau tout près pour qu’il puisse rembarquer. Quand la foule vit qu’il partait, ils [s’élancèrent ?] coururent en avant, criant et hurlant, et l’entourèrent. Certains d’entre eux brandissaient des [bâtons ?], des gourdins et des couteaux. Ils [---] le menaçaient ; c’était tout différent. D’autres pleuraient. Beaucoup d’entre eux tombèrent à ses pieds. Tout le temps, je pouvais [entendre ?] qu’ils criaient les mêmes mots que je les avais entendus employer sur la grand-route quand ils regardaient vers la mer. Je demandai à [Alexandre ?] ce qu’ils disaient. J’ai dû le secouer par l’épaule avant de pouvoir tirer une réponse de lui. Il était impatient envers moi. [Il ?] dit : « c’est ce qu’ils disent. Roi d’Israël ! Roi des Juifs ! Et Messie ! » Je ne suis pas sûr de ce que le dernier signifie, mais [vous le saurez ?].
’[Je vis ?] que Yeshua les repoussait. Il ne voulait pas les écouter. Il les refoula presque par ses paroles et ses gestes. Je suis sûr qu’il [sentait ?] qu’ils avaient commis une grande erreur. Il était presque hors de lui. Il fit lever ceux qui étaient agenouillés et fit déposer leurs armes à ceux qui [brandissaient des armes ?]. Il était plus sévère et plus déterminé qu’il ne l’avait été de tout l’après-midi. En même temps, il [descendit ?] précipitamment vers la mer, comme s’il devait s’échapper. La foule suivit lentement, d’un air abattu. Ils semblaient déçus et perplexes. « Il est en colère contre eux parce qu’ils l’appellent Roi des Juifs », dis-je à Alexandre. « Il a raison de l’être », dit [Alexandre ?]. « C’est un homme mort à partir d’aujourd’hui. »
’Un autre incident. Avant que Yeshua pût monter dans le bateau, les Juifs de Jérusalem, qui avaient surveillé chaque mouvement de la [foule ?], descendirent rapidement la colline et lui parlèrent. Ils se rencontrèrent en ennemis ; je pouvais le voir, bien que je ne pusse pas entendre les paroles. [Ils ?] ne parlèrent [que ?] quelques instants. Ils lui dirent quelque chose et il les regarda avec un visage de pierre. Puis il répondit brièvement et leur tourna le dos. Quelques-uns de ses disciples l’aidèrent à monter dans le bateau. Je pensais qu’ils étaient perplexes aussi, et peut-être effrayés. Il n’était pas lui-même. Il parlait et agissait comme s’il était prêt à combattre le monde entier.
’Quoi que ce fût qui fut dit aux Juifs de Jérusalem, ils en étaient contents. Ils s’en allèrent en chuchotant et en souriant et, quand je partis, ils allaient parmi la foule, affairés comme des abeilles. Je savais qu’ils dénonçaient Yeshua, parce qu’ils n’arrêtaient pas de regarder vers la mer, [vers ?] le bateau. Alexandre est maintenant occupé à vous écrire un rapport sur toute l’affaire.
’Roi des Juifs !’ mon cher ami — remarquez bien les mots ! Oui, je sais, ce n’est qu’en Galilée et, très probablement, je ne serai pas moi-même [là pour le voir ?]... ‘Fiez-vous à Antipas pour y veiller ! Voulez-vous entendre le rapport du sage Alexandre ? Il dit :
’La Galilée se soulèverait à un mot, mais il ne dit pas le mot. Il déroute les gens même pendant qu’il les attire. Il a accompli d’étranges [guérisons ?], bien que chacun ait sa propre histoire différente à leur sujet et qu’il soit impossible de dire quelle part en est vérité. Les rassemblements auxquels il s’adresse ont été comme de l’argile entre ses mains. En controverse, personne ne peut tenir contre lui. Il est à couteaux tirés avec les prêtres, les légistes et la Loi. Il est terrible dans ses attaques contre eux : des plus farouches et sans ménagement. Il renverserait tout le système que les prêtres ont imposé à la nation juive, et les prêtres ne le lui pardonneront jamais. Au premier signe que le peuple se détourne de lui, les prêtres en finiront avec lui.
’Il y a des signes qu’ils sont sur le point de se détourner de lui maintenant. Ils l’ont salué comme le libérateur attendu, le nouveau roi des Juifs. Il
refuse les titres. Cet après-midi, il a refoulé la foule presque par la force quand elle l’a acclamé. Vous n’avez jamais vu un air aussi penaud que celui qu’ils avaient quand ils s’éloignèrent. Dans son propre esprit, il n’est ni roi ni Messie ; je crois qu’il redoute qu’ils n’insistent pour le traiter comme l’un ou l’autre. Par-dessus tout, la fermentation populaire a été causée par la caresse, et j’ai découvert, par une enquête soigneuse, qu’en chaque occasion il a essayé de dissimuler ce qu’il avait fait et d’empêcher ainsi le peuple de le saluer comme le libérateur. Il cherche à écarter le danger qu’il craint. La guerre qu’il mène est contre le Sanhédrin et la Loi. S’il persiste, ils lui prendront sûrement la vie. Leurs délégués étaient à l’affût aujourd’hui et certains d’entre eux restent en Galilée. Mais je doute qu’ils soient dans la nécessité, ou aient l’occasion, de le prendre. À moins qu’il ne prenne immédiatement la fuite, Hérode Antipas le saisira.
’Antipas ne peut rien faire d’autre après aujourd’hui. J’apprends que Yeshua a déjà navigué vers l’autre côté du lac pour se réfugier dans le territoire d’Hérode Philippe. S’il y reste, Philippe mettra la main sur lui. S’il retourne en Galilée, il est perdu. Puis-je suggérer qu’il serait intéressant d’avoir un rapport du grand prêtre sur son point de vue sur l’affaire ?’
Vous voyez donc. Un autre héros populaire se lève pour m’inquiéter et s’appeler Roi. Non, direz-vous, il ne le fait pas ; ce sont eux qui l’appellent Roi. Et quelle différence, je vous prie, cela fait-il pour moi ? Il est à couteaux tirés avec les prêtres, les légistes et la Loi. Je pourrais lui glisser entre les doigts, je ne le ferai pas. Une seule chose m’afflige. Il est à présent un roi — un homme impérieux, farouche, consumé par sa propre passion, le type d’homme auquel ce peuple agité et insurgé prête volontiers attention — non, cela ne fera pas l’affaire ! Quand il sera mort, alors ils pourront l’appeler roi.
À propos, le marchand grec a été trouvé sous un tas de pierres dans un ravin à l’extérieur de Jérusalem. Il n’y avait presque pas un os entier dans son corps. Apparemment, ils se sont servis de gourdins. L’histoire dit que la Juive est partie pour Rome avec un acteur égyptien. Vous savez comment elle finira.
FUITE DE YESHUA EN SYRIE Césarée
Quoi, mon cher Sénèque, tous les Juifs expulsés de Rome ! Un nettoyage complet de tailleurs et de modistes, de prêteurs d’argent et de comédiens au nez rouge ! Ô la plus désirable des villes ; que ne puis-je être là ! Pourtant, il est injuste, comme vous le dites, que toute la communauté soit bannie parce que quelques coquins ont détourné des dons du Temple à leurs propres usages privés. Oui, oui, c’est injuste, et pourtant personne ne sympathisera. Ce doit être leur propre faute si, dans le monde entier, personne ne sympathise avec un Juif maltraité — personne, c’est-à-dire, excepté mon Sénèque. Une pensée affreuse m’assaille. Où César va-t-il les envoyer ? Que Yahweh veuille que ce ne soit pas en Judée !
(Certains Juifs avaient amené Fulvia, une dame romaine convertie au judaïsme, à faire des dons au Temple et avaient ensuite détourné l’argent. La communauté juive fut là-dessus expulsée de Rome.)
(Alexandre avait raison. Yeshua de Nazareth s’est enfui. On n’a rien entendu de lui depuis des semaines. Il n’est pas en Galilée et il n’est pas dans le territoire de Philippe. Il doit être allé au nord, en Syrie, où personne ne se soucie de lui.)
Laissez-moi d’abord vous parler de Caïphe. Le prêtre rusé m’a envoyé plusieurs de ses rapports onctueux et dignes d’un homme d’État. Je connais ses difficultés. Il doit garder un œil sur le gouverneur (qui a les soldats et Rome derrière lui) ; sur ses propres Pharisiens, qui pensent qu’il est obséquieux envers nous ; sur le peuple, qui pourrait être entraîné par n’importe quel fou aujourd’hui ou demain ; et sur les prêtres et les légistes, qui aiment leur loi et soupçonnent que, pour sa défense, lui et les siens ne valent pas mieux qu’ils ne le devraient. Il dit qu’il serait charitable de supposer que Yeshua est un fou, et que c’est en effet l’opinion de sa famille, mais que, fou ou non, il séduit des gens ignorants et les détourne de leur devoir, tant envers leur religion qu’envers les autorités reconnues. Il ajoute que les délégués du Sanhédrin l’ont démasqué à maintes reprises, et que cette mise au jour a maintenant rapidement un effet. Ils prendront les mesures les plus sévères contre Yeshua, s’il devait tomber entre leurs mains, comme faux prétendant et rebelle contre la Loi, et quant au côté politique de la chose — vous souvenez-vous qu’ils ont dit la même chose au sujet de Jean ? — ils se rendent compte que cela peut me causer une préoccupation légitime. Eux-mêmes aussi, devrais-je dire, car, à la longue, chez ces prêtres dirigeants, tout se ramène à la politique. C’est leur nature ; tous les Juifs sont des politiciens — mais leur procurateur l’est aussi.
Pour le moment, donc, le prédicateur a pris ses jambes à son cou. J’ai d’autres rapports de Galilée. Il semble qu’il ait fait quelques visites rapides depuis le territoire de Philippe, seulement pour trouver que la marée s’était tournée contre lui. Les événements que Procula et Alexandre ont vus furent décisifs auprès de ses disciples. Il ne voulait pas être leur Roi, il ne voulait pas reconnaître qu’il était le libérateur promis. Peut-être, comme le dit Alexandre, n’entre-t-il dans son intention d’être ni l’un ni l’autre. Après son refus, les rabbins de Jérusalem l’ont talonné partout. Ils ont trouvé beaucoup plus facile de persuader le peuple que, après tout, il n’était qu’un rebelle, un ennemi de leur Loi vénérée. Je crois que, dans sa propre ville, une tentative a été faite de l’assassiner, bien que, bien entendu, ils aient là leurs griefs particuliers contre lui. Maintenant, il est sans amis et a disparu dans le lointain nord.
C’est une petite affaire, mais tout de même un certain soulagement pour moi. Le pays est assez tranquille — si ces amis juifs à vous ne viennent pas de Rome ! — et je devrai, je suppose, rester ici encore quelques années. Je suis un homme pauvre, malgré les menaces en plaisantant contre les Juifs que je vous envoyais il y a plus de trois ans, et je préférerais passer mes années de fonction restantes tranquillement jusqu’à ce que César me transfère. Telle que cette chose se présente à présent, je puis la gérer confortablement, mais si un fanatique de cette sorte acceptait la demande populaire — « donner le mot », comme disait Alexandre — je pourrais être fort pressé avec la misérable petite force qui m’est allouée.
PILATE VIENT À JÉRUSALEM POUR LA PÂQUE Jérusalem
Je suis venu comme d’habitude pour leur grande fête, la Pâque. Cela m’a amusé, quand j’ai reçu votre lettre juste avant de quitter Césarée, de vous trouver vous plaignant de l’encombrement à Rome. Vous devriez être ici. La Judée se remplit depuis des semaines. Ils viennent par dizaines de milliers, des semaines à l’avance, et se répandent dans le pays, visitant leurs amis et leurs parents, recherchant les villages d’où leurs pères
venaient, et faisant des pèlerinages aux lieux où leur histoire a commencé. Au cours de la dernière semaine, ils se sont concentrés sur Jérusalem. Chaque navire qui a atteint Césarée a été bondé dedans et dehors. Les conditions à bord de certains d’entre eux ont dû être dégoûtantes. Vous n’avez jamais vu un mélange tel que celui qui sort de ces navires. Certains d’entre eux ont dû dépenser jusqu’à leur dernier sou pour payer le passage ; bon nombre sont arrivés ici sans payer aucun passage du tout. Vous connaissez le genre de mélange qui sort des Jeux à Rome — la racaille des bas-quartiers et le sang bleu joue contre joue. C’est la même chose ici, et le sang bleu juif n’a pas plus de goût pour la racaille que le sang bleu à Rome. Ils sentent abominablement. Vous devriez voir les aristocrates relever leurs nez riches ou savants.
Tout le lot encombre les routes. Le flot est continu depuis la côte, depuis la Samarie et depuis Jéricho. Beaucoup dorment en plein air. Certains des plus riches apportent des tentes et de la literie avec eux. À Jérusalem et dans les environs, tous ceux qui le peuvent prennent des locataires. Ils [sont ?] chargés de la [ville ?]... Aujourd’hui, quand je me suis approché, il y avait un blocage complet sur un bon mille depuis la ville et, n’eût été [mon ?] escorte, je serais encore à piétiner hors des murs.
J’ai la moitié de ma force totale en état d’alerte — 2 000 hommes. Il n’y a aucune raison d’anticiper autre chose que les bagarres habituelles, mais il faut être prudent. Vous savez comment la religion excite toujours les plus basses passions. Le Juif de Jérusalem est à son pire en ces temps et les visiteurs en veulent à son arrogance. Ils sont le plus portés à se bagarrer dans le Temple, celui-ci étant le cœur et le noyau de leur culte ! Dans les synagogues, ils ne sont pas si dangereux, parce que la plupart de ces communautés étrangères ont chacune leur propre synagogue, où elles peuvent s’entendre assez bien, mais dans le Temple, ils se rencontrent tous ensemble et peuvent se quereller au sujet de la priorité pour offrir un sacrifice, ou au sujet de l’insuffisance des dons des autres, ou au sujet d’être plus juifs les uns que les autres.
Ayant traversé des Pâques antérieures sans trouble grave, je n’ai aucune raison d’être anxieux. Le danger réside dans l’immense [excite ?]ment qui sous-tend la fête. Ils s’exaltent jusqu’à un état d’extase. Avec tous ces milliers rassemblés depuis les extrémités lointaines de la terre, ils s’imaginent un peuple libre et indépendant, ils revivent les anciens jours, ils pensent que leur Yahweh n’a qu’à accomplir l’une de ses merveilles absurdes et que nous, les Romains, nous dissiperions au vent. Si l’étincelle était à portée de main, un feu pourrait facilement être allumé.
Savez-vous que, depuis mon arrivée aujourd’hui, les Juifs se plaignent que je n’ai pas accéléré le transport des denrées alimentaires vers la ville ? Ils bloquent les routes, puis ils se plaignent que les chariots de nourriture n’arrivent pas. Mais c’est leur manière. Ils sont intraitables. Si l’endroit était plein de porcs, ils préféreraient mourir de faim plutôt que d’en manger.
Je vous ferai savoir comment nous nous en sortons.
RÉAPPARITION DE YESHUA Jérusalem
Vous souvenez-vous du prédicateur Yeshua, qui s’était enfui en Syrie il y a quelques mois pour sauver sa vie des mains d’Antipas ? Il a reparu. Qui plus est — vous pouvez trouver cela incroyable, mais c’est vrai — il est en route pour Jérusalem. Mes espions rapportent qu’après avoir traversé à la hâte [la Galilée ?], il a franchi la frontière. J’ai dépêché des agents pour rester en contact avec lui. Selon les renseignements actuels, il dénonce les prêtres à chaque pas et entend, selon son intention, être à Jérusalem pour la Pâque. Il amène des partisans avec lui. Je suppose qu’[il y a ?] des gens qui sont fatigués de vivre.
C’était bien de votre part de me trouver si vite un expert en culture de la vigne. Ces Juifs ont de l’esprit — nul n’en a de plus vif — et ils sont industrieux, mais [ils ?] manquent tristement de connaissances scientifiques. S’ils n’étaient pas saignés par leurs prêtres, ils auraient beaucoup plus d’argent pour du matériel moderne, mais que peut-on faire quand une corporation de prêtres boursouflée s’engraisse aux dépens d’un peuple appauvri ? Envoyez votre expert tout de suite, je vous en prie, par la voie d’Alexandrie, et il partira aussitôt pour une tournée de visites dans la campagne.
YESHUA À JÉRUSALEM Jérusalem
Jusqu’ici, tout va bien. Je tire un modeste amusement de ce que j’entends des divisions et des jalousies entre ces différents Juifs. Remarquable [?], à ce moment, ils le sont beaucoup plus quand les Juifs étrangers sont ici. Pour commencer, les Pharisiens extrêmes méprisent même les Juifs de [la ?] campagne qui n’appartiennent pas à leur secte particulière. Pour eux, un homme est bon, c’est-à-dire vertueux, s’il observe la Loi minutieusement. [Autrement ?]. Je vous assure que, s’ils ont une femme du peuple ordinaire pour travailler dans la maison, ils pensent que la maison et tous ses occupants en sont rendus impurs. Vous pouvez imaginer combien plus grand est leur mépris pour les Juifs d’Égypte ou de Syrie qui se mêlent réellement à des gens païens comme vous et moi, ou Séjan et César.
Les Juifs étrangers ressentent cette arrogance. Beaucoup d’entre eux sont extrêmement riches, beaucoup d’entre eux (surtout ceux d’Égypte) sont plus savants que leurs critiques pharisiens et, bien entendu, ils sont civilisés. Pourtant, quand ils entrent dans le Temple, se mêlent aux Pharisiens et écoutent la [Loi ?], ils se trouvent traités avec des ricanements et des insinuations selon lesquelles ils vaudraient à peine mieux que les Grecs dont ils parlent la langue — et assez souvent, c’est la seule langue qu’ils parlent, puisqu’ils n’ont ni l’hébreu ni l’araméen. À plusieurs reprises, les gens du rang ont failli en venir aux coups, mais c’est là un divertissement inoffensif et je n’interviens pas.
Je m’attends à entendre davantage parler du prédicateur Yeshua. Je procède prudemment, pour deux raisons. Ma première pensée fut de l’arrêter [quand ?] il est entré à Jérusalem et est venu en contact avec les foules. Mais cette voie aurait ses dangers, à un moment comme celui-ci. Depuis qu’il a [franchi ?] la frontière, il n’a rien fait ouvertement qui le justifie, ses partisans répandraient le bruit que j’avais saisi un noble Juif patriote et ainsi, figurant une fois de plus comme l’oppresseur, je pourrais avoir sur les bras un éclat soudain de passion du genre que je désire éviter. En outre, Anne et Caïphe sont tous deux venus me voir. Il apparut aussitôt qu’ils étaient, et surtout Anne, extrêmement désireux que je supprime ce qu’ils considèrent comme un danger pour eux-mêmes. Ils haïssent l’homme et sans doute avec de bonnes raisons. Les Pharisiens et les [juristes ?] sont vraiment troublés par les attaques contre la Loi ; le sacerdoce flaire un danger pour ses moyens d’existence ; tandis qu’Anne, Caïphe et les [autres ?] nobles Sadducéens ne sont pas seulement soucieux du maintien de tout le système sacerdotal (ils sont eux-mêmes assez indifférents
quant à la Loi), mais craignent quelque tournant soudain des affaires qui pourrait convertir ce Yeshua en héros national — et alors, que deviendraient-ils, eux et leur pouvoir ? Je vous propose, comme sujet pour l’une de vos pièces ou de vos méditations, que le plus grand stimulant de toutes les activités d’un homme est le désir du Pouvoir.)
(Tout en me souvenant de ce qui s’était passé en Galilée, il serait sage pour moi de saisir Yeshua discrètement et de le mettre hors d’état de nuire. Je ne suis toutefois pas assez stupide pour tirer les marrons du feu pour eux à moi tout seul. Je souhaitais éviter un tumulte et je promis que l’affaire était d’abord la leur, mais qu’elle pourrait sans aucun doute me concerner à tout moment. Je souhaitais éviter un tumulte et je promis que c’était aussi leur désir. Ils furent catégoriques : c’était bien cela. Je dis : « Alors, retenez ma main pour le moment, mais s’il y avait des troubles, j’agirais aussitôt et j’attendrais votre coopération loyale. » C’est ce qu’ils me promirent. Si rien ne se passe pendant la fête, mon intention est, bien que je ne le leur aie pas dit, d’attendre que les foules se dispersent de nouveau et d’en finir alors avec Yeshua. Je ne peux lui permettre de soulever la Judée comme il a soulevé la Galilée. S’il provoque des troubles pendant la fête — que ce soit par son propre acte ou parce que le peuple perd la tête à son sujet, même contre sa volonté — je frapperai aussitôt. Mais les prêtres doivent coopérer et je suis certain qu’ils le feront. Comprenez-vous pleinement pourquoi ils le feront ? Non seulement parce qu’ils haïssent cet homme en particulier, bien que ce soit le cas, mais parce que, s’ils se tiennent à l’écart, l’affaire peut facilement devenir celle de la nation contre le méchant Gouverneur, et cela ne convient pas à leurs plans, et parce qu’il y en a aussi certains parmi eux qui savent — et ils savent que je le sais — qui sont entachés du pinceau anti-romain et qui feraient mieux de se montrer zélés à m’aider quand l’occasion leur en sera offerte.
Yeshua est à Jérusalem. Il y est entré hier. Son entrée, s’il avait eu quelque intention de soulever la populace, fut un échec. Peu d’entre eux en savaient quelque chose. Il monta par la route de Jéricho. Elle était encombrée de Juifs venus de la région de l’Euphrate et de Syrie, qui n’avaient jamais entendu parler de lui. S’il y avait des Galiléens qui le reconnaissaient, ils se souviendraient seulement qu’il les avait laissés tomber en Galilée l’an dernier. Ses propres partisans immédiats sont de pauvre étoffe. Si cela avait Alexandre suivant le groupe et Joseph se mêlant à la foule générale.) Ce sont des hommes ignorants et superstitieux qui ne sont dangereux que parce qu’ils partagent l’illusion au sujet des chefs de son espèce. Ils s’attendent sans cesse à ce que Yeshua accomplisse un « prodige », que ce soit de ramener à la vie un homme mort ou de tuer un homme vivant, et ils pensent à lui exactement comme les paysans et les ouvriers de Galilée, s’attendant à tout moment à ce qu’il se mette à délivrer la nation et à inaugurer une ère nouvelle. Je sais, à présent, qu’un Juif dans son propre pays peut à peine penser en d’autres termes.
Il n’y eut hier aucune preuve, pas plus qu’il n’y en avait eu auparavant, que le prédicateur adopte cette vue de lui-même. Il entra sans plus d’agitation qu’il n’y en a d’ordinaire quand un groupe escorte quelque notabilité locale. Ses partisans crièrent jusqu’à s’enrouer et quelques-uns, qui le quittèrent bientôt pour le faire, crièrent aussi. Si six hommes lancent leurs casquettes en l’air pour une raison, six autres du troupeau feront de même. J’avais pris toutes les précautions. J’avais des soldats déguisés marchant avec la foule jusqu’à Jéricho et quelques autres prêts à l’entrée de la ville. Marcius avait l’ordre, si quelque tentative était faite pour soulever la foule, d’abattre Yeshua et ses partisans aussitôt, mais rien ne se passa. Cela ne veut pas dire que rien ne se passera. Alexandre s’est insinué dans la confiance de certains des partisans du prédicateur. Il dit qu’ils ont les idées les plus extraordinaires au sujet du brillant changement qui va survenir dans leur fortune, mais que tout ce que leur chef entend faire — Alexandre est catégorique là-dessus — c’est de poursuivre à Jérusalem sa querelle avec le sacerdoce et la Loi. C’est assez.
J’espère ne pas me tromper en croyant que ces longues explications vous intéressent. Si j’écrivais à tout autre, je dirais simplement : « Il y a lieu de craindre une autre agitation pestilentielle et j’entends l’écraser pendant que je le peux. »
SCÈNE DANS LE TEMPLE ET DÉCISION D’ARRÊTER YESHUA Jérusalem
Hérode Antipas et son frère Philippe sont tous deux à Jérusalem. Ces princelins se conduisent comme s’ils possédaient l’Orient. Ils ont apporté de riches présents pour le Temple, ils posent, ils cultivent les Juifs. Ils vont en procession aux offices du Temple et en reviennent, et la foule, qui a oublié combien de Juifs le vieil Hérode a torturés, brûlés ou crucifiés, applaudit et crie en leur faveur comme si ce serait une belle chose d’avoir Hérode à ma place à l’Antonia. Je n’ai pas rencontré les princes, mais j’ai posté une garde de soldats romains à leurs portes. C’est une marque convenable de respect ; c’est aussi un indice que nous gardons un œil sur eux. Certaines des familles nobles qui soutenaient le père ont envoyé des représentants pour rendre visite aux fils et les accompagner au Temple, mais la coterie au pouvoir, ceux qui ont une charge et ceux qui espèrent en avoir une, se tient à l’écart. Ils savent de quel côté leur pain est beurré.
L’affaire de Yeshua arrive à son dénouement. Hier, accompagné de ses partisans immédiats, il visita le Temple. Il s’arrêta dans le parvis extérieur, qui est aussi énorme que — disons, un champ de foire, plein de l’attirail pour les dons et les sacrifices du Temple, et grouillant de milliers de Juifs marchandant et argumentant à pleine voix dans une vingtaine de langues et de dialectes. Vous connaissez ce marché à eux à Rome que l’on emmène les visiteurs voir par curiosité. C’est comme cela, avec cent fois le tumulte. Soudain, Yeshua commença à assaillir ses ennemis, les prêtres, et toutes leurs œuvres, dans les termes les plus violents. Autant que je puisse l’apprendre, il dénonça toute l’entreprise de trafic rituel du Temple. Très sensé, aussi, sauf pour sa propre sécurité. S’il avait été compris ou s’il avait attiré une large attention, il aurait été assassiné sur place. Si vous vous souvenez que la vie de ces Juifs, non seulement ici mais jusqu’aux extrémités de la terre, se concentre dans le culte du Temple et que c’est une entreprise hautement organisée, contrôlée par une corporation puissante et jalouse, vous verrez que seul un fou ou un suicidaire agirait ainsi. Dans les faits, il n’y eut qu’une échauffourée et la chose se dissipa. Ce fut un peu comme son entrée dans la Ville. Lui-même parle araméen et une grande partie de ses auditeurs n’aurait aucune idée de son sens. En outre, le bruit est épouvantable. Vous connaissez les Juifs ; si vous n’êtes pas bruyant, ils pensent que vous êtes malade. Rien du tout ne résulta de l’affaire et, si elle était destinée à être une démonstration, ce fut un autre échec. Yeshua quitta de nouveau le Temple avec ses partisans qui, selon mes rapports, ne tirent de leur visite à Jérusalem rien d’autre que dépit et déception. Ce n’est pas du tout le genre de chose qu’ils avaient anticipé. Des dénonciations du culte du Temple dans le Temple sont susceptibles d’avoir une fin malheureuse pour eux, comme ils le soupçonnent probablement.
Cet incident a servi mes intérêts. L’homme est un échec avéré. Ignoré au début, il a maintenant offensé au-delà de tout pardon. Peu de gens peuvent avoir entendu et vu son éclat, mais un très grand nombre en saura quelque chose avant ce soir. Vous pouvez dire que, s’il a échoué si manifestement, il est aussi négligeable. Possiblement, mais il y a un risque, et je ne prends pas de risques. Considérez l’audace de son action. Pour moi, qui sais
Toutefois, je ferai procéder à l’arrestation aussi discrètement que possible, de concert avec le Temple. Le vieux renard Anne m’a envoyé un émissaire. Plus que quiconque, il a un intérêt acquis au maintien de la paix ; comme vous le savez, il a plusieurs fils au cœur contre nous, comme il le destine aux plus hautes charges. En même temps, il a le doigt sur le pouls du [peuple ?]... propre, que Yeshua n’est pas un mouvement séditieux actuel, mais potentiel, s’il avait un fondement sérieux. Son point est le même [que précédemment ?] : ils n’augmenteront pas d’heure en heure — sont choqués par sa grossière impiété (les mots d’Anne). Il ajoute que, si nécessaire, ils produiront l’un des propres partisans de Yeshua, qui fournira un témoignage accablant au sujet de certaines ambitions que son maître a éveillées dans des conversations privées. Cela ne me concerne pas. Je ne pense pas qu’ils se fourniront le témoignage qu’ils veulent, mais j’ai déjà tout ce qu’il me faut. Le fond de l’affaire est que l’homme est, ou pourrait être, un danger politique pour moi, comme Antipas pensa qu’il l’était en Galilée et reconnut que le prédicateur Jean l’était, quand il lui coupa la tête à Machéronte et m’épargna ainsi la peine. Je consulte les prêtres. Yeshua et ses partisans passent leurs nuits hors de Jérusalem ; nous connaissons l’endroit. Il sera arrêté discrètement et exécuté sans délai.
On n’y avait pas pensé auparavant, mais je donnerai à mon ami Antipas l’occasion de condamner Yeshua. Les troubles ont commencé dans sa juridiction, de sorte que c’est la chose correcte et polie à faire. En outre, il serait agréable de montrer à Antipas à la fois qu’un fauteur de troubles [peut être traité par ?] le Gouverneur romain, pour l’exécution de la sentence. Oui, je l’enverrai à Antipas.
ARRESTATION DE YESHUA Jérusalem
Votre affranchi Krito est arrivé ce matin, apportant vos lettres et d’autres qu’il avait ramassées pour moi à Césarée. Il repart aussitôt, de sorte que la lettre que je vous écris maintenant sera courte. J’aurais souhaité que ce ne fussent que vos lettres qu’il m’eût apportées, car elles m’ont donné le plaisir que j’éprouve toujours à avoir de vos nouvelles de Rome. Mais à peine les avais-je lues que je fus jeté dans la mauvaise humeur par les nouvelles de Césarée. Vous savez — je suis sûr qu’on vous l’a déjà dit — que, quand la Pâque est finie et qu’une grande partie de la [foule se disperse ?]. Me demandez-vous s’ils viennent à mes Jeux ? Bien sûr qu’ils viennent. Ce ne sont pas des Pharisiens. Ce sont des [marins ?] grecs, des Juifs d’Asie, [et ?] furent des gens plus joyeux et plus humains que leurs rudes frères judaïques.
Quoi de plus exaspérant que le coup qui m’est tombé dessus ? En premier lieu, un navire apportant six lions de Cyrénaïque a sombré. L’équipage n’a même pas eu le bon sens [de se sauver ?]. [A] plus grave est la perte de mon gladiateur Audiatius, un Gaulois, le meilleur manieur d’épée de l’Orient. Depuis que je suis venu ici, il avait livré près de cinquante combats et n’avait jamais été battu. Les femmes l’adorent. Le meilleur manieur d’épée de l’Orient. [Répétition dans le livre imprimé ; transcrite telle qu’elle a été vue.] [Plusieurs lignes ici sont partiellement obscurcies par l’ombre sur la photographie.]
Avec cette carrière à Rome. Ma foi, il aurait pu attirer l’œil de César, entrer dans sa Maison et contrôler [l’Égypte ?]... une fille avec deux Thraces, et, connaissant la valeur que je lui attachais, il a eu le manque d’égards d’entrer dans [un concours ?]... eux pour les Jeux. Par l’amour, je suis contrarié. ...hors l’aqueduc. Il fonctionne admirablement et j’ai des raisons de savoir que les Juifs étrangers m’applaudissent pour cela. Ils sont tenus de le faire, de mon usage de l’argent du Temple, mais ils voient que je ne suis pas en retard sur les Gouverneurs de provinces plus importantes dans mon souci du nom romain et de la santé de mon peuple. Les Juifs d’ici utilisent aussi l’eau, même les Pharisiens. Les seuls [qui ?] ne montrent aucune gratitude.
[Yeshua ?] fut arrêté la nuit dernière. J’ai fourni une troupe de soldats qui accompagnaient les fonctionnaires du Sanhédrin. L’avantage est que, à mesure que la nouvelle se répandait ce matin — elle s’est répandue — on saurait que le Procurateur et le Sanhédrin avaient agi conjointement. Le Sanhédrin n’est pas populaire auprès des Juifs les plus zélés, mais l’impression générale serait que, si toutes les autorités, romaines et juives, agissaient ensemble, ce devait être un individu à problèmes qu’il valait mieux écarter. L’arrestation se fit sans trouble. Yeshua lui-même n’offrit aucune [résistance ?] aussitôt. Je crois que certains d’entre eux sont déjà bien en route pour rentrer chez eux.
Le prisonnier fut emmené aux quartiers du grand prêtre jusqu’à ce matin, quand il fut remis à mes gens. Je crois que Caïphe réunit quelques-uns des principaux prêtres et qu’ils l’interrogèrent pour eux-mêmes. L’affaire est parfaitement simple, de mon point de vue, et ne présentera aucune difficulté. Puisqu’Antipas ne traitera pas l’affaire — j’y viendrai dans un instant — j’exécuterai Yeshua comme un fauteur ou un [chef ?] contre César. Mais ces prêtres doivent toujours se souvenir que la sédition contre César est habituellement un mérite aux yeux de la populace (et de bon nombre de Pharisiens aussi), et ils voudront se faire une bonne cause pour eux-mêmes. Ils insisteront, je suppose, sur [la ?] Loi, les attaques contre le rituel et l’éclat dans le Temple. Probablement diront-ils qu’il se considérait comme le Messie attendu (de quoi il n’y a aucune preuve), et le peuple, la bouche béante, n’a que faire d’un Messie qui ne peut les garder [libres ?]... [finit ?] des Romains méprisés. Ce n’est pas le genre de libérateur que les Juifs veulent, pas plus que ses propres partisans.
Je n’ai pas vu l’homme moi-même, bien que je le ferai tout à l’heure. J’ai donné l’ordre de l’emmener chez Antipas, comme je l’avais dit, avec une déclaration polie selon laquelle, le perturbateur de la paix étant un Galiléen, il considérerait peut-être que l’affaire relevait de sa juridiction. Je reçus une réponse, également polie, selon laquelle Antipas reconnaissait ma courtoisie, mais renonçait à tout droit qu’il pourrait avoir sur un contrevenant dans ma Ville de
Jérusalem. Un touchant échange de courtoisies ! J’en finirai avec l’affaire aujourd’hui. Votre affranchi attend, mais encore un mot. Est-il vrai, comme je l’entends de Lentulus Spinther, que le neveu de Séjan s’est vu refuser une audience par César et que Séjan a doublé la Garde prétorienne à Rome ? Et si Séjan tombe ? Et s’il refuse de tomber ? Ne devenez pas célèbre trop hâtivement, mon ami. L’obscurité, bien que sans gloire, est sûre. Quand le maître marche dans les champs, un bâton à la main, heureux le pavot à la tête discrète. (Note : Séjan fut exécuté sommairement l’année suivante et ses amis furent entraînés dans la catastrophe.)
PROCÈS ET EXÉCUTION DE YESHUA Jérusalem Je dois achever la lettre que j’ai commencée ce matin. Aussitôt après avoir dépêché Krito, je confirmai avec Marcius les dispositions militaires pour la Pâque, qui commence demain. J’entendis des rapports de Joseph, qui pense que les actes de violence contre des individus parmi les Sadducéens au pouvoir augmenteront. À son avis, il importe peu que la province soit aussi tranquille que je m’arrange pour la garder ou qu’il y ait une friction constante entre nous et les Juifs ; son sentiment est que les hommes extrêmes sont fatigués de la paix. Ensuite, je jugeai et condamnai le prisonnier Yeshua. Il fut crucifié aussitôt, avec quelques autres prisonniers qui attendaient leur exécution. Ce n’est pas une mauvaise chose d’avoir une leçon de choses de ce genre à la veille de la Pâque car, dans un rassemblement aussi disparate que celui que nous avons ici, il doit toujours y avoir des personnages dangereux qui ont des occasions exceptionnelles pour leurs qualités particulières. À l’heure qu’il est, Yeshua est enterré. C’est leur coutume d’enterrer un contrevenant exécuté le jour même et, en outre, le sabbat commence au coucher du soleil — il a même déjà commencé. Le Sanhédrin demanda la permission d’enterrer le corps cet après-midi. Il leur convient, s’étant débarrassés de Yeshua, de régler toute l’affaire avant que la Pâque commence et d’étouffer ainsi toute discussion qui pourrait surgir, surtout après l’inscription que j’ai ordonné d’attacher au prisonnier, au sujet de laquelle j’en dirai davantage tout à l’heure. Le procès fut court, mais en bonne forme et en bon ordre. Yeshua fut accusé de troubler la paix, d’attiser le mécontentement et de prétendre être le Roi des Juifs. Il y eut des témoignages, tant de notre côté que de celui des Juifs, tant de Galilée que de cette ville. Caïphe, Anne et les principaux Sadducéens y tinrent une place importante, et aussi certains, mais pas tous, des principaux Pharisiens ; certains des Pharisiens ne prêteraient aucune aide pour faire condamner un rebelle contre César, quelque désir qu’ils eussent de sa mort comme rebelle contre eux-mêmes. Toutefois, cela ne l’aida pas. Les prêtres eurent beaucoup à dire sur ses attaques contre leur religion, mais je les interrompis là-dessus. Si nous n’avons pas le droit d’intervenir dans leur religion, ils ne peuvent faire appel à nous quand leurs observances sont attaquées ; dès que l’offense devient politique, directement ou indirectement, alors nous en prenons note. Ils peuvent se disputer au sujet de Yahweh, comme les Égyptiens au sujet d’Isis, jusqu’à en éclater, mais quand un homme se bagarre dans le Temple, il tend à provoquer une explosion générale, et cela nous concerne de près. L’accusation contre Yeshua de troubler la paix fut prouvée jusqu’au bout et il ne put la nier. Je demandai au prisonnier, par l’intermédiaire d’Alexandre, s’il admettait les accusations plus graves. Les Juifs alléguèrent qu’il se considérait comme le libérateur destiné de la nation, ce qui implique la fin de leur autorité et de la nôtre. Cela constituerait une offense beaucoup plus directe que celle pour laquelle Antipas mit Jean à mort. Ils citèrent à la fois les déclarations publiques dans lesquelles Yeshua avait parlé d’un nouveau royaume comme imminent et aussi certains aveux sur lui-même qu’ils disaient qu’il avait faits à ses propres partisans. C’était là, je suppose, le témoignage spécial qu’Anne avait dit qu’ils entendaient produire. Je lui posai la question. Je lui demandai s’il se considérait comme le libérateur. « C’est EUX qui le disent », répondit-il, indiquant le grand prêtre et ses voisins, d’un geste sec de mépris. Je lui signalai qu’il était aussi accusé de se représenter comme le Roi des Juifs. Je lui demandai s’il se considérait comme tel. Il fit la même réponse — « C’est VOUS qui le dites », voulant dire, je suppose, que, dans aucun des deux cas, il n’y avait rien dans sa propre conduite ou ses motifs qui soutînt l’accusation, mais qu’il savait fort bien que nous entendions de toute façon lui imputer l’accusation. Il se rendit compte qu’il était piégé et qu’il n’y avait aucun moyen d’échapper, mais il fut hardi et résolu, défiant, presque insolent. Ils sont tous pareils, ces Juifs, amers et inflexibles, que ce soit envers nous ou les uns envers les autres. Il pouvait être seul, abandonné et avec des ennemis de tous côtés qui voulaient sa mort, ses propres compatriotes le livrant au bourreau romain, mais il était calme et déterminé, comme les hommes qui montèrent un attentat contre la vie du grand Hérode et souffrirent les extrêmes de la torture plutôt que de céder d’un pouce. Une race dangereuse ! Je le condamnai à mort. Je ne pouvais, bien entendu, rien faire de moins. Toutes les routes mènent à cette conclusion. Alexandre, qui a une manière calme et détachée de considérer ses compatriotes, soutient que cet homme, loin de poser comme Messie, ou comme Roi, comme la plupart des fauteurs de troubles des trente dernières années, fit tout ce qu’il put pour empêcher les gens stupides de lui attacher ce rôle. Alexandre pense qu’il n’y avait rien que Yeshua cherchât à éviter autant que cela, sachant que, si une telle conception de lui se répandait au dehors, elle le livrerait entre nos mains et serait fatale à sa campagne — une campagne sans espoir de toute façon — contre le sacerdoce et son système. Alexandre a parlé à certains de ses partisans et dit que le prédicateur les avait incontestablement avertis souvent et dans les termes les plus sévères qu’ils ne devaient ni le regarder ni parler de lui comme du Libérateur que tous ces Juifs attendent, et que ce ne fut que lorsqu’il pensa que l’ancienne conception de lui s’était éteinte en Galilée qu’il décida de monter à Jérusalem. Il se peut. Mais je suis sûr que, s’il n’était pas un rebelle dangereux hier, il l’aurait été demain. Car ou bien il aurait réussi dans son assaut contre le sacerdoce, ou bien il ne l’aurait pas fait. S’il ne l’avait pas fait, combien de temps un homme de son tempérament, si passionné, têtu et hardi, se serait-il abstenu de lancer cet appel aux sentiments patriotiques de ces Juifs qui rencontre toujours — toujours — une réponse rapide, même quand il est fait par des hommes d’un caractère beaucoup moins puissant que le sien ? Vous souvenez-vous de la description, par Procula et Alexandre, de la scène en Galilée ? Et en supposant qu’il eût, concevablement, fait des progrès contre les prêtres et toute la momerie du rituel du Temple, combien de temps se serait-il écoulé avant qu’il se tournât contre César et les sacrifices à César et à Rome ? Aurait-il respecté le culte du Divus Augustus, supposez-vous ? Mais bien avant que nous eussions à envisager cette éventualité, nous aurions dû intervenir par la force entre leurs factions rivales. Car, dans l’état actuel des choses, ils sont presque dans un état de guerre civile étouffée, prêts à se sauter à la gorge les uns des autres. Donnez-leur un mauvais gouverneur — un gouverneur même moitié aussi mauvais qu’ils disent que je le suis —
et la querelle entre ceux qui nous tolèrent et ceux qui méprisent les tolérateurs éclatera en guerre ouverte. C’est un sol stérile à tous égards sauf un. Les semences du désordre pousseront si seulement vous grattez le sol. Ma politique est de les détruire au moment où elles germent. Mais j’avais oublié : permettez-moi un mot au sujet de l’inscription annonçant l’offense de Yeshua. C’était « Roi des Juifs », placée au-dessus de la croix. Les Pharisiens furent indignés. Ils veulent eux-mêmes un Roi des Juifs. Cela leur donnerait le plus grand plaisir de voir César renversé demain et un Roi juif installé — non pas un demi-Juif comme Hérode — qui gouvernerait le pays par leur intermédiaire et supprimerait leurs rivaux sadducéens. Mais cela les irrita de voir le titre précieux, « Roi des Juifs », livré au ridicule ; c’était un rappel trop clair de leur servitude. En outre, ils pensèrent que c’était une insulte qu’un criminel crucifié, un paysan présomptueux qui les avait défiés, fût étiqueté « Roi ». Je pris un chemin court avec eux. « Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit », dis-je, et je leur ordonnai de s’en aller. Je connais la race. Du moment que ce Yeshua érigea son jugement individuel contre le leur, ils entendirent avoir sa vie. Grattez un prêtre et trouvez un autocrate. Dans le monde entier, si un homme dit qu’il usera de sa propre intelligence au sujet des choses divines, les prêtres dressent les oreilles et tâtent leurs couteaux. S’il va plus loin et dit à ses semblables qu’ils ont aussi le droit d’user de leur propre intelligence — qu’on lui coupe la tête et que ce soit la fin de l’affaire ! Je m’emporte ainsi, mon cher Sénèque. Le sujet m’entraîne. Je dois vous présenter de nouveau mes excuses ; je crains que même vous ne trouviez le sujet ennuyeux. Car, après tout, qu’importe ? Qu’importe — un Juif de plus ou de moins ? Je souhaiterais pouvoir trouver un remplaçant pour Aduatucus.